Cédric O, l’« ordre des journalistes » et les années trente

Mardi 25 juin, le secrétaire d’État au numérique Cérdic O a donné une interview à l’agence Reuters. Il y a exprimé son souhait de créer un « conseil de l’ordre des journalistes » pour lutter contre les désinformations. Explications :

 

Selon Cédric O, cet organisme devrait être géré par des journalistes, mais le secrétaire d’État rattaché à Bercy est catégorique : s’ils ne donnaient pas naissance à cette institution, l’État le ferait à leur place. Quant aux premiers médias visés, ils étaient largement prévisibles.

Cédric O considère que des médias comme Russia Today (RT) ou Sputnik, sous influence russe, fragilisent volontairement la démocratie “pour aboutir à l’arrivée au pouvoir de tel ou tel parti politique”.

L’intéressé est revenu sur l’ensemble de ses propos deux jours plus tard, faisant face à une polémique naissante.

 

Macron 2017 vs O 2019

Cette interview a déclenché une vague d’articles de presse reprenant les propos de M. O, et ce pour plusieurs raisons.

Tous ont rappelé l’incohérence entre le secrétaire d’État et Emmanuel Macron, lors de sa campagne présidentielle. Libération(2) a relevé l’opposition du candidat marcheur à une telle mesure, confrontée au souhait de Jean-Luc Mélenchon d’un conseil de déontologie. Marianne(3) a recontextualisé la campagne, indiquant que le Front national faisait état de la même proposition que Cédric O. Après quoi le prétendant d’En Marche avait crié à « l’Italie des années 30 ».

Par ailleurs, certains ont mis l’accent sur le risque malsain de contrôle des media par l’État.

 

D’où vient l’idée ?

Un tel souhait soulève deux questions déterminantes : quel est le moteur de cette idée, et qui contrôle cet organisme ?

Dans les faits, Russia Today et Sputnik News, principaux média pointés du doigt, ne sont pas plus coupables de désinformations que d’autres webzines, comme Valeurs actuelles (avec celle sur la statue de Jeanne d’Arc,(4) et et pronostic non sourcé faisant d’Aurore Bergé la future porte-parole du Gouvernement(5)). Même le service public n’est pas à écarter de la liste(6).

Face à un tel deux poids de mesure, il n’est pas à écarter que l’origine des propos de Cédric O soit idéologique. Ceci est à rapprocher des propos de MM. Griveaux et Macron sur les deux sites russes à réputation alternative.

 

Le Conseil et l’Etat…

Le successeur de Mounir Mahjoubi a mentionné qu’en guise de plan B, le conseil de l’ordre des journalistes serait sous la tutelle de l’État. L’on devine aisément, dans le cas où des journalistes dirigeraient l’institution, qu’un « macron-compatible » en serait à la tête. La R.E.M. est le seul parti à réserver un traitement aussi prononcé aux média d’origine russe.

L’organisme souhaité pose un problème de fondement et de nature, puisque certainement inféodé à l’État (comme un José María Aznar en mieux visible) ou à une doctrine idéologique.

Cependant, un tel service peut avoir son utilité, s’il a pour objectif la lutte contre les désinformations d’où qu’elles viennent, et l’assurance de la déontologie des journalistes. L’on note aussi le recours, de certains d’entre eux, à un élément de langage, remplaçant « alarmant » par « alarmiste », « populaire » par « populiste » ou « penseur » par « polémiste ».

Cet organisme pourrait coopérer avec la Fédération internationale de l’information. Ceci aurait du sens, puisque les chaînes subventionnées à portée mondiale n’existent pas qu’en Russie. L’on peut citer RFI et France 24 pour la France, ou CNN pour les Etats-Unis.

 

La Charte de Munich

Ce document, souvent revendiqué par les responsables politiques prônant un « conseil de déontologie », tels Jean-Luc Mélenchon et François Asselineau, comporte dix devoirs et cinq droits, dont certains sont salutaires. Cependant, le quatrième devoir prône une « loyauté » dans l’obtention d’une information.

Ce mot s’expose au risque d’être mal légiféré, et une mauvaise application pourrait pénaliser l’action des lanceurs d’alertes et protéger des entreprises elles-même déloyales. Des partis politiques pourraient en profiter également, notamment pour étouffer d’éventuels scandales.

Une modification de la Charte de Munich pourrait constituer une solide base pour un conseil de journalistes, mais le texte originel risque de susciter une lecture qui nuirait aux principes d’une démocratie et au fonctionnement pur et simple de la presse.

 

Sources :

  1. Agence Reuters
  2. Libération
  3. Marianne
  4. AFP
  5. Valeurs actuelles, le pronostic raté et annoncé sans sources
  6. Orange actu