Interview exclusive avec Audric Alexandre, chargé de mission du PACE

Depuis une vingtaine d’années, divers mouvements citoyens tentent de se structurer dans plusieurs États-membres de l’Union européenne. Leurs objectifs ne sont pas les mêmes ; Europe démocratie espéranto, dont la tête de liste nous a accordé une interview publiée la semaine dernière, souhaite l’adoption de l’espéranto dans les institutions de l’UE. Le Parti des citoyens européens, lui, plaide pour la structuration d’une République européenne, et c’est avec sa tête de liste, Audric Alexandre, que nous échangeons aujourd’hui.

 

Aloïs Lang-Rousseau : Quels sont les deux principaux combats qui vous ont amenés à vous présenter à ces élections européennes ?

Audric Alexandre : Premièrement, la crise des dettes souveraines. La crise grecque, et des autres États concernés par 2008, 2010… a montré à quel point l’Union européenne, malgré toutes les qualités qui existent, manquait de solidarité, de démocratie aussi, et bien souvent de bon sens. Cette crise a duré une décennie, et j‘y ai assisté en tant que simple citoyen, étudiant. Elle n’est toujours pas finie, et a montré à quel point il y avait un besoin de plus de solidarité, et à quel point on avait de beaux projets à mener en Europe, quand on envisage de les réaliser. Pendant cette crise, la question du social et de la solidarité est apparue comme une urgence pour l’Europe et ses citoyens, et pas uniquement dans les États victimes de cette crise. C’est apparu véritablement comme la condition pour poursuivre le projet européen, sans quoi il sera détruit.

Ensuite, il y a une urgence pour le monde, et à laquelle on assiste depuis bien longtemps : la crise environnementale. C’est l’urgence à porter sur la scène internationale, et pour la diplomatie qu’on veut mettre en place, la diplomatie pacifique. C’est une diplomatie pour la République européenne, qui s’occupe avant tout des enjeux environnementaux : la lutte contre le changement climatique, celle pour la biodiversité, l’accès des pays les moins avancés à l’électrification propre et à la souveraineté alimentaire, et le nettoyage des océans des continents de plastique dont surface plus grande que certains États, et qui nuisent grandement à la biodiversité marine.

Donc pour résumer : un enjeu social pour les européens, et un enjeu environnemental pour la planète.

 

A.L.R. : Quel groupe parlementaire et quelle commission pensez-vous intégrer en cas d’élection ?

A.A. : L’idée est d’avoir notre propre groupe, avec nos partenaires des autres États, puisqu’il faut au moins vingt-cinq députés venant de sept États différents pour constituer un groupe. Il faut donc attendre que les élections passent pour voir qui est élu, et avec qui on peut travailler pour constituer notre propre groupe. Si ce n’est pas possible, le choix de rester non-inscrits est assez tentant, parce qu’il nous donnerait la possibilité de faire des alliances de circonstance avec les uns autres.

 

A.L.R. : Selon vous, le rôle d’un eurodéputé français est-il de défendre l’Europe, ou de défendre la France ?

A.A. : Ni l’un ni l’autre. Le député européen représente les citoyens européens et défend ses intérêts, qu’ils vivent en France, qu’ils soient belges ou italiens… Tous les citoyens européens dans leur globalité.

 

A.L.R. : Comment jugeriez-vous le pouvoir du Parlement européen par rapport à la Commission : est-il trop important, pas assez ou est-ce suffisant ?

A.A. : Trop, c’est sûr que non.

Le Parlement européen a des pouvoirs de plus en plus importants depuis qu’il est élu au suffrage universel direct en 1979. Simone Veil était la première présidente de ce parlement. Il a de vrais pouvoirs puisqu’il est co-législateur dans la plupart des domaines, donc il co-vote les lois avec le conseil de l’Union européenne.

 

A.L.R. : C’est la Commission qui écrit les lois.

A.A. : C’est la Commission qui est à l’initiative. Et ça, c’est le grave problème, c’est ce qu’il manque aujourd’hui au Parlement européen, en effet. C’est la seule chose qui le différencie des autres parlements normaux, c’est qu’il lui faut l’initiative. Et je pense qu’aujourd’hui, tout le monde est d’accord là-dessus, donc je ne comprends pas pourquoi ce n’est toujours pas fait.

 

A.L.R. : Quelle est selon vous, la principale qualité et la principale carence du début de quinquennat d’Emmanuel Macron ?

A.A. : Pour ce qui est des qualités, on peut lui reconnaître un beau coup de marketing. Il y a eu de très belles images au tout début du quinquennat, notamment de très beaux slogans comme « Make our planet great again ». C’est une très belle phrase qui restera et qui a amélioré l’image à l’international. Pour ce qui est des carences, on a tous pu constater que sur les question importantes, l’Europe, l’environnemental et le social, ce n’est que masque et façade. Sur la question européenne, il est arrivé au pouvoir en disant qu’il fallait plus de démocratie européenne, et la première chose qu’il a fait au Parlement européen, c’est de sacrifier le système d’élection du spitzenkandidat. Aujourd’hui, le Parlement doit approuver le choix du Conseil européen. On était censés passer d’une démocratie papale à une vraie démocratie parlementaire. Emmanuel Macron a sarifié ce système parce qu’il s’est rendu compte que c’est un pouvoir qu’il n’avait pas, à titre personnel. C’est un pouvoir qu’il a pris aux européens, c’est une trahison. Donc on se rend compte qu’il est euro-utalitariste, et non pas européen, car c’est une préférence nationale.

 

A.L.R. : Quelle place a la cause animale dans votre programme ? Il n’est pas question d’écologie, mais vraiment de traite des animaux, d’expérimentation sur des animaux de laboratoire…

A.A. : C’est quasiment deux pages sur vingt-quatre. La cause animale, c’est un vrai sujet qui ne fera que de prendre de l’importance avec les années, avec les lanceurs d’alerte, des associations qu’on connaît tous, qui ont montré des images absolument choquantes qu’aujourd’hui plus personne ne peut accepter. C’est un très bon exemple pour montrer l’utilité et le sens d’un projet européen. Par exemple, en tant que lillois, je ne saurais pas me satisfaire d’une prise de décision au niveau français qui améliorerait les choses – par exemple l’interdiction de la fourrure – tout en sachant qu’à quelques minutes de chez moi à vélo, en Belgique, on continuerait d’élever et dépecer des animaux uniquement pour leur fourrure. Donc la question animale montre bien le sens d’un projet européen.

Sur la question spécifique de l’expérimentation sur animaux de laboratoire, on propose notamment la création de l’Agence européenne du bien-être animal, et que l’une de ses compétences soit d’accompagner les laboratoire de l’Union, et même au-delà, pour mettre en place une transition. Cette transition se ferait sous forme de formations ou d’aides de nature pécunière. Aujourd’hui on sait qu’il y a des techniques qui existent, donc il faut faire ce basculement.

 

A.L.R. : Vous souhaitez transférer des compétences économiques de l’État aux régions. Qu’arriverait-il alors des ministères du Travail, de l’Économie et du Budget ?

A.A. : On pense que la région est l’échelon est le plus pertinent, parce que Paris ne peut ni tout savoir ni tout comprendre, donc c’est à l’échelle régionale que ces compétences doivent être mises en œuvre. On propose aussi, dans notre programme pour les européennes, un assouplissement des règles d’interdiction des aides d’État. Par exemple, une entreprise peut avoir un rôle très important à un niveau très très local, pour permettre à un territoire de survivre. Dans ces situations où ça ne remet pas en cause les grands principes de concurrence, on peut imaginer un assouplissement de l’interdiction de ces aides d’État, qui seraient à la place mises en œuvre par les régions. La région est plus à même de se rendre compte que si une entreprise ferme dans telle commune, ça aura des conséquences irréparables.

 

A.L.R. : Pourquoi les régions, et pas les départements par exemple ?

A.A. : Le département n’est pas un échelon adapté aujourd’hui. Les régions ont les bonnes tailles, aussi bien en France qu’en Espagne ou en Allemagne, pour avoir une masse critique pour agir vraiment, et les bonnes compétences. Le département est un émiettement qui n’est plus utile, on ne va plus maintenir l’ordre avec des chevaux depuis la préfecture jusqu’à notre domicile, c’est du passé.

Pour revenir aux ministères que vous évoquiez, ils continueront à exister Déjà, il faut mettre en place les mesures qui permettront une transition, et d’autres choses doivent toujours être faites à l’échelle nationale, par exemple la gouvernance des grandes entreprises multinationales. On propose ça à l’échelle européenne, avec la présence des femmes dans les administrations, des représentants syndicaux, l’intéressement des salariés, dans ces domaines là, ce ne sont pas les régions qui vont chacune passer leur petite loi. Autre exemple : pour permettre à des PME, qui n’exportent pas encore, pour aller exporter en Iran et contourner les sanctions de M. Trump. Peut-être que des grandes multinationales comme Peugeot ou Renault, qui ont des ambitions d’exportation aux États-Unis, doivent se soumettre parce qu’elles font le choix du marché américain. Mais des petites PME qui n’exportent pas encore, ou ne veulent pas exporter aux États-Unis, peuvent tout-à-fait vendre leurs produits en Iran. Les ministères peuvent continuer à proposer et organiser ce mouvement.

 

A.L.R. : En utilisant l’euro et non le dollar comme c’est fait actuellement.

A.A. : Je suis sûr que les iraniens n’auront pas de problèmes à échanger avec l’euro. Il est déjà arrivé qu’une pétromonarchie préfère dialoguer en euro, ce qui avait provoqué le courroux des États-Unis à l’époque. Et puis les américains frappent déjà sur l’Iran, donc l’Iran n’a plus rien à perdre.

 

A.L.R. : Le PACE propose aussi des obligations communes aux États de l’Union européenne, notamment en matière de transition écologique. Cela prendra t-il la même forme que les Recommandations du Conseil – qui concernent la politique économique et sont distribuées individuellement à chaque État tous les ans – et qui en sera à l’initiative ?

A.A. : Aujourd’hui il y a des recommandations environnementales, mais tout le monde s’en moque parce qu’on ne pense qu’au PIB, à la dette et au déficit de 3 %. Dans le projet de République européenne qu’on propose, les mesures environnementales qu’on prévoir sont à l’initiative du Parlement et sont exécutées par le Gouvernement. Ce seront des lois et non de simples recommandations.

Si on regarde la qualité de l’air en ville, l’Union s’en est emparée dans les années 70 donc elle a vraiment été pionnière sur cette question. Aujourd’hui il y a à la fois des règles et des recommandations et elles ne sont pas respectées. Il y a une dizaine d’États menacés de sanctions, dont la France, la Belgique et l’Allemagne. Des États soit-disant vertueux.

 

A.L.R. : Vous souhaitez l’élection du Premier ministre de la République européenne via les élections parlementaires. C’était le cas avant Emmanuel Macron, quelle autre différence voyez-vous entre la situation actuelle et ce que vous proposez ?

A.A. : C’était le cas en 2014, et aujourd’hui, il y a un rapport de forces qui s’est établi avec d’un côté Emmanuel Macron, Angela Merkel et tous les chefs d’État, et de l’autre le Parlement européen, qui est bien isolé d’ailleurs. Mais en effet, l’élection du Premier ministre de la République européenne qu’on propose ressemble à l’élection du spitzenkandidat de 2014, avec une grande différence : le Président de la Commission européenne n’a pas le choix des commissaires qu’il nomme. Chaque chef d’État propose son meilleur copain au Président de la Commission, qui ne peut à peu près rien décider. Dans la République européenne, quand le Premier ministre est élu, il choisit lui-même ses ministres. Il choisit en fonction de la compétence, d’une répartition géographique intelligente comme on fait déjà en France, et non en fonction des amis des présidents et chefs de gouvernements des États.

 

A.L.R. : Vous indiquez aussi, cette fois dans votre programme présidentiel, vouloir signer la Charte européenne des langues régionales. On sait aussi que l’Union européenne devrait soumettre, dans un temps indéterminé, le projet d’eurorégions. Que pensez-vous de ce projet, quelles en seraient les conséquences sur des spécificités française comme la Sécurité sociale à la Française, ou certains régimes comme celui des intermittents du spectacle ?

A.A. : Ca ne changerait rien pour ces systèmes. Les eurorégions existent déjà : il y a la région avec la Lorraine, la Belgique et le Luxembourg et de la Sarre. Moi, je vis dans une eurométropôle, Lille[…], et des eurorégions, il y en a partout en Europe, les GECT (groupements européens de coopération territoriale). C’est de la simple coopération. Parfois c’est poussé et ça va jusqu’à la formation universitaire, mais sinon, c’est de la coopération culturelle, ou au niveau des transports en commun et d’autres choses pleines de bon sens. Ça n’affecte en rien les systèmes de sécurité sociale ou autres. Le projet d’État-providence qu’on propose changera la Sécurité sociale, mais pas les eurorégions.

Ce qu’on propose, c’est un Parlement tricaméral, dont une des trois chambres serait l’Agora, à Athènes, pour représenter les territoires, la société civile et un certain nombre de citoyens tirés au sort. Dans la représentation des collectivités territoriales, on peut imaginer que les eurorégions soient représentés, mais ce serait en parallèle des États, qui seraient représentés à un Sénat dont on souhaite l’installation à Rome.

 

A.L.R. : Après, ce projet est particulier parce que les eurorégions, dans leur forme actuelle, recouvrent plusieurs États, comme la Catalogne qui serait à la fois sur les territoires français et espagnol.

A.A. : C’est une très bonne idée Ca a un sens culturel et historique, mais quelles seraient leurs compétences ? Elles n’auront ni de compétences sociales, ni économiques à part de collaborations, en tout cas c’est ce que je pense. S’il y a une coopération linguistique dans le cas de la Catalogne, ce sera très très bien, culturel, et pourquoi pas au niveau des transports. En tout cas ça n’influera en aucun cas sur les systèmes sociaux.

 

A.L.R. : Les européistes partent divisés dans cette course au Parlement européen. Avez-vous tenté de discuter avec d’autres mouvements, comme l’UDI qui a les mêmes position que vous sur les sujets régaliens ou fédéralistes, ou alors d’autres partis ? Si oui, qu’est-ce qui a bloqué toute possibilité d’alliance ?

A.A. : Il y a un éparpillement des listes qui est réel, mais pas si inédit. Si on regarde les législatives en 2017, dans la première circonscription du Nord, il y avait 24 candidats. Donc aujourd’hui, si on tourne autour de 25 à 30 listes, ça reste moins que le nombre de listes en 2014.

 

A.L.R. : En 2014, c’était particulier parce qu’il y avait les huit circonscriptions, et certains partis ne présentaient de listes que dans deux ou trois d’entre elles.

A.A. : Oui. Mais en Île de France il y a dû en avoir une bonne vingtaine, on sera certainement dans ces eaux-là cette année. Ca montre qu’on est dans un moment de grande vigueur démocratique, et de transition. Il y a des partis qui n’arrivent plus à rassembler, donc d’autres apparaissent. Sinon, pour répondre à la question sur le rapprochement avec d’autres listes, nous sommes actuellement en discussion avec deux autres partis dont on partage les valeurs et beaucoup de propositions de fond, mais pas avec l’UDI en particulier. Ce parti est des partis nationaux, qui de part leur nature défendent des intérêts nationaux, et non européens. Par contre, une fois au Parlement européen, ce qui est sûr, c’est qu’on travaillera avec tous les partis, y compris l’UDI, les Verts, la République en Marche… L’idée est de travailler avec tout le monde, au cas par cas, pour aller dans la direction qui nous semble la plus pertinente.

 

A.L.R. : Quelle est selon vous la principale qualité et le principal point faible de votre liste pour cette élection ?

A.A. : Notre handicap majeur aujourd’hui est notre absence de notoriété, tant du parti que des candidats, donc on fait face à un désintérêt total de l’opinion et des médias, à part vous. Donc c’est un handicap parce que c’est plus difficile de faire comprendre nos idées et de convaincre. La qualité principale de notre liste, si je dois en choisir une, c’est notre fraîcheur et notre sincérité. On n’est pas déjà blasés par l’action politique ou dans des schémas de pensée déjà formés. On est tous frais, on a envie de changer les choses. Nous sommes variés en terme de générations et de professions, y compris des chômeurs de longue durée. Ça nous fait prendre conscience des difficultés réelles que rencontrent des gens, concrètement, dans leur vie. On est tous dans des bulles, mais l’essentiel c’est que les bulles se rencontrent et discutent entre elles. C’est une de nos grandes forces.

 

A.L.R. : Pour finir, pourquoi doit-on voter PACE aux élections européennes de mai prochain ?

A.A. : Voter PACE, c’est envoyer un signal fort d’une envie d’Europe. D’une envie d’un projet européen plus solidaire, plus écologiste, plus progressiste. Aujourd’hui, ça ne suffit plus de dire qu’on est pro-européens quand on n’agit pas en conséquence, comme Emmanuel Macron, comme tous les partis espagnols et allemands sauf l’AfD et Vox. Ils se disent tous pro-européens et au final, c’est une façade, il n’y a pas de grande avancée ou de projet enthousiasmant. Aujourd’hui ça ne suffit plus, tous les citoyens européens ont envie de bien plus. Voter pour nous c’est envoyer ce signal, cette envie de plus. Il ne suffit plus de dire qu’on est pro-européens. Il faut le montrer, maintenant.