Crevettes, abattage rituel cacher et halal, jusqu’où va notre indifférence à la souffrance animale ?
Par : Michel de Sézac
Des milliards de crevettes élevées puis tuées chaque année, des femelles mutilées à vif pour accroître leur reproduction, des animaux plongés dans la glace sans garantie d'une perte rapide de sensibilité. L'alerte lancée le 16 octobre par l'International Council for Animal Welfare (ICAW) soulève une question qui dépasse largement les produits de la mer. Pourquoi la protection animale, pourtant de plus en plus revendiquée, se heurte-t-elle encore à des résistances dès que les pratiques d'abattage touchent aux habitudes commerciales, aux traditions ou aux prescriptions religieuses ?
Des milliards d'animaux, une souffrance largement méconnue
La souffrance animale ne se limite ni aux élevages industriels de porcs et de volailles ni aux images désormais familières des chaînes d'abattage. Elle se déroule aussi dans les bassins d'aquaculture, loin des regards, au terme de processus de production dont le consommateur ignore souvent les conditions réelles. Les crevettes en fournissent une illustration particulièrement frappante. Selon les chiffres avancés par l'ICAW, quelque 440 milliards de crevettes sont abattues chaque année dans le monde. La France en consommerait environ six milliards annuellement, ce qui en ferait le premier pays de l'Union européenne en consommation par habitant. Derrière ces chiffres, une pratique retient particulièrement l'attention de l'organisation. L'épédonculation consiste à sectionner un ou deux pédoncules oculaires des femelles reproductrices, afin de modifier leur fonctionnement hormonal et d'augmenter leur fréquence de ponte. Cette intervention, généralement réalisée sans anesthésie, est dénoncée par l'ICAW comme une mutilation infligée à des animaux conscients. À cette pratique s'ajoutent des méthodes d'abattage dont l'efficacité reste contestée. L'immersion dans une bouillie de glace ne garantirait pas toujours une perte de sensibilité suffisamment rapide, certaines crevettes pouvant agoniser plusieurs minutes. L'ONG préconise donc l'étourdissement électrique avant la mise à mort. Son appel s'adresse notamment aux distributeurs français, dont les choix d'approvisionnement peuvent contraindre les producteurs à faire évoluer leurs pratiques. Intermarché, Coopérative U, Auchan et Aldi ont annoncé des engagements portant sur l'épédonculation et l'étourdissement, avec des échéances pouvant aller jusqu'à 2030 ou 2035. D'autres enseignes ont pris des engagements partiels ou travaillent encore sur les solutions techniques. L'ICAW déplore notamment l'absence d'engagements comparables d'E.Leclerc au moment de son appel.
Abattage rituel, le débat qui ne peut être éludé !
Cette mobilisation conduit inévitablement à élargir la réflexion aux autres pratiques d'abattage. En France, le débat porte notamment sur l'abattage rituel cacher et halal, pratiqué respectivement dans les traditions juive et musulmane. Dans certaines modalités de ces abattages, l'animal est égorgé sans étourdissement préalable. Cette absence d'étourdissement suscite des interrogations au regard du bien-être animal, puisque la perte de conscience ne survient pas nécessairement immédiatement et que la douleur peut persister durant cette période. Il importe cependant de distinguer les pratiques, les règles religieuses et les conditions concrètes de leur application. Les modalités de l'abattage rituel peuvent varier, et des discussions existent au sein même des communautés religieuses sur les conditions permettant de concilier prescriptions religieuses et réduction de la souffrance. Il serait donc inexact de réduire toutes les pratiques cacher ou halal à une procédure unique, sans tenir compte des méthodes effectivement employées ni des interprétations religieuses concernées. En France, le droit européen prévoit en principe l'étourdissement des animaux avant leur mise à mort, tout en autorisant une dérogation pour les abattages prescrits par des rites religieux, sous certaines conditions. Cette dérogation nourrit un débat récurrent entre liberté de religion, réglementation de l'abattage et protection des animaux. Les défenseurs de l'étourdissement préalable estiment qu'une perte de conscience avant la saignée permet de limiter les risques de douleur et de détresse. Les représentants des cultes concernés mettent, pour leur part, en avant les exigences de leurs traditions et la nécessité de respecter la liberté religieuse. Le sujet mérite mieux que des invectives ou des procès d'intention. La question n'est pas de désigner une religion comme responsable de la souffrance animale, mais d'examiner les pratiques à partir de critères explicites, scientifiques et juridiquement applicables. Si l'objectif consiste à réduire la douleur évitable, les mêmes interrogations doivent pouvoir être posées à toutes les filières, sans privilège commercial ni exclusion fondée sur l'identité religieuse.
Une exigence de cohérence pour la protection animale
La comparaison entre les crevettes et les animaux terrestres destinés à la consommation doit toutefois conserver ses limites. Les techniques de mise à mort, les connaissances scientifiques disponibles et les cadres réglementaires diffèrent selon les espèces. Les recherches consacrées à la sensibilité des crustacés ont progressé, mais elles ne permettent pas de transposer mécaniquement chaque conclusion aux mammifères et aux oiseaux. De même, la question de l'étourdissement doit être évaluée selon son efficacité réelle, son application et les caractéristiques de chaque animal. Une exigence commune demeure néanmoins défendable : rechercher les moyens de réduire les souffrances évitables, vérifier leur efficacité et soumettre les différentes filières à des contrôles sérieux. Cette exigence concerne les élevages intensifs, le transport, les conditions de détention, les méthodes d'abattage conventionnelles et les abattages rituels. Elle concerne également la grande distribution, qui ne peut se contenter d'afficher des engagements sans en vérifier la mise en œuvre chez ses fournisseurs. La responsabilité des consommateurs intervient aussi. Les étiquetages et les informations sur les conditions d'élevage ou d'abattage restent déterminants pour permettre des choix éclairés. Mais il serait excessif de faire peser sur les seuls acheteurs la responsabilité de systèmes industriels qu'ils ne peuvent pas toujours observer ni contrôler. Les pouvoirs publics, les producteurs et les distributeurs disposent de leviers plus directs pour imposer des exigences, soutenir des méthodes moins douloureuses et mesurer les progrès réalisés.
La tradition ne dispense pas du débat
La protection animale se heurte parfois à une objection récurrente : une pratique ancienne, une habitude alimentaire ou une prescription culturelle devrait suffire à la soustraire à la discussion. Pourtant, une société peut respecter les croyances de ses citoyens tout en examinant les conséquences concrètes de certaines pratiques sur les animaux. Respecter une liberté religieuse ne signifie pas interdire toute interrogation sur ses modalités d'exercice. Inversement, défendre les animaux ne justifie ni la stigmatisation des croyants ni la mise en cause collective de communautés entières. Le même principe devrait guider les décisions relatives aux crevettes d'élevage. Si une intervention chirurgicale sans anesthésie peut être évitée, pourquoi la maintenir ? Si une méthode d'abattage ne garantit pas une perte rapide de sensibilité, pourquoi ne pas évaluer des solutions plus efficaces ? Et si des engagements commerciaux sont pris, pourquoi ne pas publier les résultats des contrôles qui permettent d'en mesurer la portée ? Ces questions ne sont ni exclusivement religieuses ni exclusivement économiques. Elles relèvent d'un choix de société sur la place accordée à la souffrance animale dans nos systèmes de production.
Le consommateur face à ses contradictions
Nous pouvons condamner une mutilation pratiquée dans un élevage asiatique, nous émouvoir devant des images de maltraitance et, dans le même temps, ignorer les conditions de mise à mort des animaux qui arrivent dans nos assiettes. Cette contradiction ne se résout ni par l'indignation sélective ni par l'accusation d'une catégorie particulière de consommateurs. Elle exige une politique cohérente, fondée sur les connaissances scientifiques, la transparence des filières et l'application équitable des règles. L'alerte de l'ICAW rappelle que la protection animale ne saurait s'arrêter aux frontières de nos habitudes alimentaires. Elle invite aussi à un débat plus large sur les pratiques d'abattage, y compris celles qui bénéficient de dérogations légales. Cacher, halal ou conventionnel, aucun sujet ne devrait être exclu par principe de l'examen public, dès lors que cet examen respecte les personnes et s'appuie sur des faits. La question fondamentale reste finalement la même : lorsqu'une souffrance peut être réduite sans compromettre les objectifs légitimes de la production alimentaire ni méconnaître les droits fondamentaux, quelles raisons justifient de ne pas agir ? C'est à cette interrogation, appliquée sans discrimination et sans double standard, que les distributeurs, les producteurs et les pouvoirs publics doivent désormais répondre.
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