Joël Pierre Chevreux : Il faut anticiper, pas seulement réagir
Par : Cédric Fichet
Entretien : Aloïs Lang-Rousseau
Aloïs Lang-Rousseau : Comment vous est venue l'idée de créer le BVS SYLVA ?
Joël Pierre Chevreux : L'idée de créer SYLVA m'est venue face aux catastrophes provoquées par les récents incendies de l'été 2026. J'ai vu des personnes évacuées, des familles perdre leur maison, et avec elles la végétation et les animaux, dont on parle malheureusement trop peu.
A.L.R : Pouvez-vous nous présenter ce projet et son objectif principal ?
J.P.C. : SYLVA est un projet innovant qui propose un bouclier végétal saisonnier à base d'hydrogel biosourcé, déployé par drones autonomes, pour protéger les zones à risque d'incendies. Son objectif est de réduire la vulnérabilité des territoires en agissant en amont, avant que les feux ne se déclarent, grâce à une combinaison unique, un matériau 100 % biodégradable, un déploiement aérien intelligent et une cartographie dynamique du risque via IA.
A.L.R : Pourquoi avoir choisi de travailler sur la prévention des incendies plutôt que sur l'intervention ?
J.P.C. : Les stratégies traditionnelles d'intervention (pompiers, avions bombardiers) sont aujourd'hui dépassées à cause de l'ampleur et la rapidité des feux, notamment à cause du changement climatique. En 2026, on a vu des incendies progresser de plusieurs kilomètres en quelques heures, rendant les moyens classiques inefficaces. SYLVA mise sur la prévention active pour gagner un temps critique et limiter les dégâts avant même que les feux ne démarrent.
A.L.R : Quels sont les principaux facteurs climatiques qui aggravent les incendies aujourd'hui ?
J.P.C. : A ce jour trois facteurs majeurs se combinent notamment la sécheresse prolongée : +30 % de jours sans pluie en Méditerranée depuis 1980, ce qui transforme les sols en poudrières. A cela il faut ajouter les températures records, celle des canicules de plus en plus précoces et intenses, comme en juillet 2026 où le Sud-Ouest a connu des températures supérieures à 40°C. Les vents violents et imprévisibles : des rafales à plus de 80 km/h propagent les feux à une vitesse inédite, rendant les barrages pare-feu inefficaces.
A.L.R : En quoi les stratégies de prévention actuelles (débroussaillage, sensibilisation) sont-elles insuffisantes ?
J.P.C. : Le débroussaillage ne couvre pas assez de zones à risque, faute de moyens. En 2026, des feux se sont déclarés dans des zones pourtant "sécurisées" quelques semaines plus tôt. De plus, les campagnes de sensibilisation peinent à être respectées, surtout en période touristique. Enfin, certaines pratiques comme l'écobuage contrôlé peuvent elles-mêmes déclencher des incendies, comme ce fut le cas en février 2026.
A.L.R : Pourquoi les moyens d'intervention (pompiers, avions) sont-ils saturés ?
J.P.C. : Les feux actuels doublent de taille en quelques heures, dépassant les capacités d'extinction. En Gironde, malgré le déploiement de l'avion A400M et de renforts européens, les flammes progressent plus vite que les moyens disponibles. Les outils technologiques (satellites, drones) améliorent la détection, mais les délais d'intervention restent trop longs.
A.L.R : En quoi le "bouclier végétal saisonnier" (BVS) est-il une rupture par rapport aux solutions existantes ?
J.P.C. : Le BVS est la première solution à combiner un matériau 100 % biodégradable (hydrogel à base d'alginate, cellulose et argiles), un déploiement aérien et autonome via des drones, pour une application ciblée et rapide et une prédiction du risque via IA et capteurs, pour anticiper les zones critiques. Aucune solution actuelle ne propose cette combinaison de biodégradabilité, rétention d'eau et déploiement aérien.
A.L.R : Comment fonctionne l'hydrogel biosourcé ? Quelles sont ses propriétés clés ?
J.P.C. : L'hydrogel est composé d'alginate qui sont des extraits d'algues, de cellulose soit des fibres végétales et d'argiles. Ses propriétés reposerait sur la rétention d'eau d'où un maintient une humidité > 20 % sur la végétation, une isolation thermique pour réduire la montée en température de 30 à 50 % et une adhérence qui résisterait au vent (jusqu'à 50 km/h) et à la pluie légère. De plus sa biodégradabilité se décomposerait totalement en 1 à 6 mois selon l'environnement. Son coût estimé est de 0,20 €/m² à grande échelle. C'est ce que devront prouver les expériences que j'ai sollicitées.
A.L.R : Pourquoi avoir choisi des drones pour le déploiement ? Quels avantages offrent-ils ?
J.P.C. : Les drones permettent une bonne précision par une application ciblée sur les zones à risque, une parfaite accessibilité par leur intervention dans des zones difficiles d'accès (pentes raides, proximité des habitations). Une réelle autonomie par leur surveillance et pulvérisation sans intervention humaine directe. Ils complètent les moyens existants (avions bombardiers) en agissant en prévention ou en intervention précoce, dès les premiers foyers.
A.L.R : Comment l'intelligence territoriale et la prédiction du risque fonctionnent-elles concrètement ?
J.P.C. : On utiliserait des satellites (Sentinel-2, MODIS) pour mesurer l'indice de sécheresse (NDVI) et la température de surface, mais encore des capteurs au sol pour l'humidité des sols, du vent de la température l''historique des incendies (localisation, intensité, durée). Ces données seraient analysées par IA pour prédire le risque à 72h. Des cartes interactives (QGIS, ArcGIS) seraient mises à disposition des acteurs locaux. Exemple en Provence : sur la sécheresse sévère (NDVI < 0,3) et que des vents > 30 km/h seraient prévus, les drones identifieraient les zones critiques 7 jours avant, appliqueraient l'hydrogel 3 jours avant, et assurent un suivi en temps réel.
A.L.R : Quelles sont les étapes clés du programme expérimental que vous sollicitez ?
J.P.C. : Phase 1 : je veux des tests en laboratoire pour déterminer la formulation optimale de l'hydrogel (rétention d'eau, résistance thermique, adhérence, biodégradabilité). Phase 2 : je veux des tests en conditions réelles sur des sites pilotes (Provence, Corse, Aquitaine) avec suivi via drones équipés de capteurs. Phase 3 : je veux une optimisation du matériau et des méthodes de déploiement, évaluation économique pour un passage à grande échelle.
A.L.R : Quels partenariats sont envisagés pour mener à bien ce projet ?
J.P.C. : J'ai sollicité les scientifiques du CNRS, INRAE, Entente Valabre.
Techniques : Delair, Parrot (drones), startups en biopolymères.
Opérationnels : SDIS, Parcs Naturels Régionaux, communes locales.
Financiers : Appels à projets (ADEME, Europe), investisseurs privés.
A.L.R : Quels indicateurs allez-vous faire mesurer lors des tests en conditions réelles ?
J.P.C. : L'on évaluera, la réduction de 20-30 % de la température de surface sur les zones traitées. L'augmentation de 15-25 % de l'humidité de la végétation. La résistance du matériau face au vent, à la pluie légère et aux UV. La biodégradabilité dans différents environnements (sol forestier, maquis, etc.).
A.L.R : En quoi SYLVA se distingue-t-il des retardants chimiques ou du débroussaillage mécanique ?
J.P.C. : Retardants chimiques : Coût de 100-300 €/ha, mais non biodégradables et parfois toxiques. Débroussaillage mécanique : Coût de 500-1 500 €/ha, coûteux et temporaire (la végétation repousse). SYLVA propose une solution biodégradable, économique (0,20 €/m²) et durable (3 à 6 mois de protection).
A.L.R : Comment SYLVA s'intègrerait-t-il dans les dispositifs existants de lutte contre les incendies ?
J.P.C. : SYLVA complèterait les moyens actuels : Drones SYLVA par la prévention (avant l'incendie) ou intervention précoce (dès les premiers foyers). Les avions bombardiers Interviendraient sur les incendies déclarés et étendus. L'idée est de gagner du temps pour les secours en agissant en amont.
A.L.R : Quelles sont les prochaines étapes pour SYLVA ?
J.P.C. : Recherche et tests (laboratoire + terrain)., optimisation et préparation du déploiement à grande échelle, intégration dans les Plans de Prévention des Incendies (PPI), objectif d'exportation du modèle (Australie, Californie, Brésil).
A.L.R : Quelles extensions du projet sont envisagées à moyen terme ?
J.P.C. : Plusieurs pistes sont à l'étude tels que l'adaptation pour les feux urbains (protection des toitures), le développement de matériaux "intelligents" (libération contrôlée d'eau selon la température). Export du modèle à l'international, notamment dans les régions très exposées aux incendies.
A.L.R : Comment voyez-vous l'intégration de SYLVA dans les politiques publiques de prévention des incendies ?
J.P.C. : L'objectif est que SYLVA devienne un outil standard dans les PPI, au même titre que le débroussaillage ou les coupures de végétation. Je veux maintenant travailler avec les SDIS, les Parcs Naturels Régionaux et les communes pour anticiper les besoins et adapter la solution aux réalités locales.
A.L.R : Quel message souhaitez-vous transmettre aux décideurs publics et aux citoyens ?
J.P.C. : Mon message est clair : il faut passer d'une logique de réaction à une logique d'anticipation. Les incendies de 2026 ont montré que les stratégies traditionnelles ne suffisent plus. SYLVA propose une solution innovante, durable et scalable pour protéger les territoires et les populations. La question n'est plus de savoir si les feux vont empirer, mais comment s'y préparer.
A.L.R : Qu'est-ce qui vous a inspiré pour lancer ce projet ?
J.P.C. : "Voir les incendies de 2026 ravager des régions entières, avec des moyens de lutte dépassés, a été un déclic. J'ai voulu innover en combinant des technologies existantes (drones, IA, matériaux biosourcés) pour offrir une solution concrète, durable et accessible."
A.L.R : Quels sont les principaux défis que vous anticipez pour les prochaines années ?
J.P.C. : Les défis sont technologiques ! D'bord, il faudra rapidement optimiser la formulation de l'hydrogel et le déploiement par drones. Suer la plan de la logistique, il faudra organiser la production à grande échelle et la coordination avec les acteurs locaux. Sur la plan financier, je veux trouver les investissements nécessaires pour passer à l'échelle industrielle. Et enfin sur la plan réglementaires, je veux obtenir les certifications et intégrer SYLVA dans les cadres légaux existants.
A.L.R : Un mot pour conclure cette interview ?
J.P.C. : "Prévenir plutôt que guérir" c'est désormais la philosophie de SYLVA. Avec le changement climatique, nous n'avons plus le choix : il faut innover et anticiper pour protéger nos forêts, nos habitations et nos vie !
Et si la lutte contre les incendies ne commençait plus seulement lorsque les flammes ont gagné du terrain? Une approche expérimentale qui cherche moins à remplacer les moyens de secours qu'à leur faire gagner du temps.


