La planète brûle et les diplomates cherchent encore le thermostat
Par : Emilien Lacaze
En France, l'actualité internationale commence désormais très concrètement à la pompe. Le litre de carburant a fortement augmenté sous l'effet des tensions géopolitiques, poussant Emmanuel Macron à réunir les responsables politiques et plusieurs candidats à la présidentielle pour les informer de la dégradation de la situation internationale et de ses conséquences sur la sécurité et l'énergie. Le chef de l'État veut notamment réunir prochainement le G7 autour de la crise énergétique. Une excellente idée, puisque lorsqu'un problème devient mondial, la première réaction consiste généralement à organiser une réunion internationale, puis une autre, puis un sommet pour préparer la réunion suivante. Pendant ce temps, le Français, lui, n'organise rien du tout : il regarde simplement le prix affiché à la pompe et se demande si sa voiture ne pourrait pas fonctionner au jus de navet.
Car derrière cette plaisanterie se cache un problème beaucoup moins drôle. Les tensions au Moyen-Orient continuent de menacer les approvisionnements énergétiques mondiaux, notamment en raison des risques qui pèsent sur les routes maritimes stratégiques. Le détroit d'Ormuz reste particulièrement surveillé, car une perturbation durable du trafic pétrolier pourrait provoquer une nouvelle flambée des prix. La France, importatrice d'énergie, subit donc indirectement les conséquences d'un conflit situé à plusieurs milliers de kilomètres. C'est là toute la magie de la mondialisation : l'on peut être parfaitement innocent dans une guerre et parfaitement concerné par sa facture. Une raffinerie ferme à l'autre bout du monde, et soudain votre plein coûte plus cher que votre déjeuner. Voilà un concept économique que même les meilleurs professeurs d'économie auraient du mal à rendre sympathique.
Et puisque le pétrole coûte cher, parlons maintenant de ce qui coûte encore plus cher en France : les finances publiques. Le déficit français devrait atteindre 5,4 % du PIB en 2026, soit davantage que prévu, tandis que l'objectif de retour sous la barre des 5 % est désormais repoussé à 2027. La France doit donc absorber une nouvelle pression énergétique alors que ses marges budgétaires sont déjà étroites. Le gouvernement se retrouve face à une équation assez réjouissante : aider les Français coûte de l'argent, ne pas les aider coûte politiquement de l'argent, réduire les dépenses provoque des mécontents et augmenter les impôts provoque généralement… des mécontents. Quant à emprunter davantage, cela présente l'avantage de résoudre immédiatement le problème du jour en créant celui de demain. La dette publique française possède décidément un talent rare : elle réussit à être présente dans toutes les conversations sans jamais prendre la parole.
Et pendant que Paris cherche la formule magique permettant de payer moins cher le pétrole sans dépenser davantage, l'Europe regarde vers Moscou. Emmanuel Macron a évoqué une intensification des menaces hybrides russes contre la France et plusieurs pays européens, avec des inquiétudes concernant les cyberattaques, les ingérences, les sabotages et les infrastructures sensibles. La France souhaite renforcer sa protection tout en évitant une confrontation directe avec la Russie. Autrement dit, il faut montrer que l'on est suffisamment fort pour ne pas être attaqué, mais suffisamment prudent pour ne pas déclencher une guerre. Voilà un exercice diplomatique qui ressemble beaucoup à marcher sur une corde raide en essayant de ne pas regarder en bas. La difficulté supplémentaire vient du fait que la guerre moderne ne porte plus seulement un uniforme : elle peut arriver par Internet, par une infrastructure endommagée ou par une campagne de désinformation. La frontière entre paix et conflit devient donc suffisamment floue pour que même les dictionnaires demandent des précisions.
À quelques milliers de kilomètres de Paris, l'Ukraine continue évidemment de payer le prix de cette nouvelle réalité stratégique. La guerre se poursuit et les attaques contre les infrastructures énergétiques russes montrent que le conflit s'étend toujours davantage aux capacités économiques de l'adversaire. Moscou conserve ses moyens militaires, Kiev cherche à les affaiblir, et les discussions diplomatiques restent loin d'une solution définitive. Pour les Européens, le dossier ukrainien signifie donc soutien militaire, dépenses supplémentaires, réorganisation énergétique et réflexion sur leur propre défense. Pour la France, il signifie également une question budgétaire : combien investir dans la sécurité européenne lorsque les finances publiques sont déjà sous tension ? Le débat est légitime et complexe. Mais une chose semble certaine : les missiles ont une fâcheuse tendance à ignorer les tableurs Excel.
Pendant ce temps, le Moyen-Orient continue de démontrer qu'il suffit d'une crise supplémentaire pour rendre la précédente presque banale. Les tensions entre les États-Unis, Israël et l'Iran restent au cœur de la situation régionale, tandis que les Houthis et d'autres acteurs peuvent encore peser sur la sécurité maritime. Téhéran affirme avoir transmis à Washington des conditions susceptibles d'ouvrir la voie à un règlement, tandis que les échanges militaires continuent. La diplomatie existe donc bel et bien, mais elle semble travailler en horaires décalés par rapport aux missiles. Et lorsque l'on ajoute à cela le risque d'une perturbation du trafic pétrolier, le problème devient immédiatement mondial. Il faut reconnaître aux crises contemporaines une remarquable efficacité : elles réussissent à transformer une querelle régionale en problème énergétique international avant même que les diplomates aient terminé leur café.
Et voici Washington, où Donald Trump doit retrouver la grande scène internationale de l'ONU, tandis que Xi Jinping doit prochainement le rencontrer dans la capitale américaine. Les deux puissances restent engagées dans une compétition économique et technologique intense, notamment autour des semi-conducteurs et de l'intelligence artificielle. Pourtant, les dirigeants peuvent aussi se parler, négocier et sourire devant les caméras. La diplomatie moderne fonctionne ainsi : derrière une poignée de main chaleureuse peuvent se cacher quelques centaines de milliards de dollars de droits de douane, des restrictions technologiques et une bataille pour la domination industrielle. Le sourire ne coûte rien, ce qui tombe bien : les négociations, elles, coûtent suffisamment cher.
Justement, l'intelligence artificielle arrive maintenant à l'ONU, comme si l'organisation internationale n'avait pas déjà suffisamment de problèmes humains à gérer. Antonio Guterres appelle à une meilleure coordination internationale face aux risques liés au développement rapide de ces technologies. Les grandes puissances veulent évidemment éviter les dérives, mais elles veulent surtout éviter que leurs concurrents prennent de l'avance. L'intelligence artificielle devient donc à la fois un sujet de sécurité, d'économie, de souveraineté et de puissance militaire. Le paradoxe est savoureux : tout le monde réclame des règles internationales, mais chacun souhaite être celui qui construira la machine la plus puissante avant que les règles soient définitivement écrites. L'humanité vient donc d'inventer une nouvelle course aux armements où les armes savent parfois écrire leurs propres modes d'emploi.
Et pendant que Washington et Pékin jouent aux échecs technologiques, la France regarde également vers l'Atlantique. Emmanuel Macron se rend à Saint-Pierre-et-Miquelon pour rencontrer le Premier ministre canadien Mark Carney, dans un contexte marqué par les tensions autour de la souveraineté de l'archipel et par les ambitions américaines dans l'espace nord-atlantique. Le président français entend rappeler que Saint-Pierre-et-Miquelon est français et que sa souveraineté ne se négocie pas. Il faut reconnaître à cette petite collectivité française une vertu diplomatique inattendue : quelques kilomètres carrés suffisent parfois pour rappeler à une superpuissance qu'une carte du monde ne constitue pas un acte de propriété. La géographie, elle, ne signe pas de contrats immobiliers.
Et nous voici revenus à notre point de départ : la France, son énergie, ses finances et ses inquiétudes stratégiques. Tout se tient. Le pétrole dépend de la géopolitique, la géopolitique dépend des rapports de force, les rapports de force dépendent des capacités militaires, les capacités militaires dépendent des budgets, et les budgets français dépendent notamment d'une dette qui commence à prendre beaucoup de place dans la pièce. Pendant ce temps, les gouvernements annoncent des plans, les diplomates préparent des sommets et les experts expliquent que la situation est complexe. Ils ont raison. Elle l'est. Mais le citoyen, lui, demande généralement une chose beaucoup plus simple : combien va coûter le plein demain matin ?Le monde entre donc dans une nouvelle semaine avec ses guerres, ses missiles, ses négociations, ses sanctions, ses ambitions technologiques et ses crises énergétiques. À New York, les dirigeants parleront de paix et de coopération ; à Washington, on parlera de puissance ; à Pékin, de souveraineté ; à Paris, de déficit et de carburant. Tout le monde aura quelque chose à dire et probablement une conférence de presse pour l'expliquer. Reste à savoir si quelqu'un aura également une solution. Rien n'est moins sûr ! Hélas ! En attendant, la planète continue de tourner, les marchés continuent de calculer et les citoyens continuent de payer…. Comme toujours ! EN RIRE OU… EN PLEURER ! Finalement, le titre de cette rubrique n'a peut-être jamais aussi bien porté son nom.
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