Lorsque les vieilles affaires commencent à sortir du placard…
Par : Joël Pierre Chevreux
Si l'affaire Bardella occupe, aujourd'hui, le devant de la scène, il faut se souvenir des temps mémoriaux où sortaient les dossiers Pompidou, Giscard, Mitterrand, Sarkozy, Fillon… À chaque présidentielle ou presque, le même scénario revient avec une régularité troublante. À mesure que le scrutin approche, les candidats découvrent que la politique possède une mémoire. Une photographie oubliée, un financement contesté, une relation embarrassante, un emploi familial, un passé politique ou un dossier judiciaire peuvent soudain ressurgir et transformer une campagne électorale en opération de déminage. Alors que 2027 approche, une question s'impose. Quelle sera la prochaine affaire à sortir du placard ?
La présidentielle et son étrange mémoire
Il existe dans les campagnes présidentielles françaises une mécanique que les candidats connaissent parfaitement mais qu'aucun ne maîtrise réellement. Pendant des mois, parfois des années, une affaire peut rester dans les archives, dormir dans un dossier judiciaire ou demeurer cantonnée à quelques initiés. Puis arrive la présidentielle. Les projecteurs s'allument, les candidats deviennent des cibles nationales et le passé change soudain de valeur. Il ne faut évidemment pas transformer cette succession d'affaires en théorie générale d'une manipulation électorale. Certaines révélations résultent simplement du travail de journalistes, de magistrats, de parlementaires ou de lanceurs d'alerte. Mais une chose demeure incontestable. Le calendrier électoral transforme une révélation en événement politique. Une information publiée loin d'une échéance peut provoquer une polémique limitée. La même information révélée quelques semaines avant un scrutin peut suffire à occuper les journaux, les chaînes d'information et les réseaux sociaux pendant plusieurs jours. La Ve République en fournit une impressionnante collection.
Pompidou avait déjà connu la tempête
En 1968, Georges Pompidou n'est encore que l'ancien Premier ministre de De Gaulle mais chacun comprend qu'il pourrait devenir l'un des prochains occupants de l'Élysée. C'est précisément à ce moment que l'affaire Markovic éclate. Après l'assassinat de Stevan Markovic, ancien garde du corps d'Alain Delon, des rumeurs impliquent Claude Pompidou dans une histoire de photographies et de soirées privées. L'affaire prend une dimension politique considérable et atteint directement l'entourage familial de celui qui devient finalement candidat à la succession du général de Gaulle. Le mécanisme est déjà là. Une affaire criminelle devient une affaire politique. Une rumeur devient une arme. Et un candidat découvre brutalement qu'avant même de demander les suffrages des Français, il doit parfois défendre son propre passé.
Giscard et les diamants qui ont résisté au temps
En 1979, Valéry Giscard d'Estaing semble installé dans le paysage politique. Pourtant, les diamants offerts par Jean-Bedel Bokassa viennent fissurer cette image. La révélation du Canard enchaîné intervient deux ans avant la présidentielle de 1981. Giscard conteste les accusations et explique notamment avoir restitué les diamants. Mais le scandale s'installe durablement. Il accompagne désormais le président dans la perspective de sa réélection. Puis survient un autre coup de tonnerre. Le 6 mai 1981, entre les deux tours, Le Canard enchaîné révèle le rôle joué par Maurice Papon dans la déportation des Juifs de Bordeaux. Papon est alors ministre du Budget de Giscard. Le calendrier est explosif. À quelques jours du verdict des électeurs, le candidat sortant doit affronter une nouvelle polémique qui touche directement son camp. Deux affaires, deux temporalités, mais une même leçon. Une campagne présidentielle ne pardonne rien au calendrier.
Mitterrand et le passé qui refuse de mourir
François Mitterrand connaît à son tour le retour du passé. En 1994, alors que la France se rapproche de la présidentielle de 1995, le livre de Pierre Péan, Une jeunesse française, revient sur le parcours du futur président sous Vichy et sur l'obtention de la francisque. La controverse ne porte donc plus seulement sur l'action présidentielle mais sur l'homme avant l'Élysée. Le passé politique devient une pièce du dossier électoral. Dans le même temps, la révélation publique de l'existence de sa fille Mazarine transforme également la vie privée du président en sujet national. Deux histoires très différentes, mais une même réalité médiatique. À la fin d'un règne présidentiel, tout ce qui avait été maintenu à distance du débat public peut soudain revenir au premier plan.
Sarkozy et l'ère des affaires permanentes
Avec Nicolas Sarkozy, la mécanique change d'échelle. Clearstream, Bettencourt, Karachi et d'autres dossiers vont accompagner son parcours politique avant, pendant ou après les campagnes présidentielles. L'affaire Clearstream éclate dans un contexte de rivalité féroce avec Dominique de Villepin à l'approche de 2007. Le nom de Sarkozy apparaît dans des listings falsifiés. L'affaire devient rapidement un affrontement politique majeur. Cinq ans plus tard, alors que Sarkozy brigue un second mandat, c'est l'affaire Bettencourt qui revient dans la campagne. Les interrogations portent notamment sur les relations entre son entourage et la milliardaire Liliane Bettencourt ainsi que sur le financement politique. Le candidat doit répondre non seulement à son adversaire mais également à une succession de dossiers judiciaires et médiatiques. La politique française entre alors dans une nouvelle époque. Les campagnes ne se jouent plus seulement sur les meetings et les affiches. Elles se jouent aussi dans les dossiers judiciaires.
Fillon et le séisme en pleine campagne
Puis arrive 2017. Le 25 janvier, le Canard enchaîné révèle les emplois de Penelope Fillon comme collaboratrice parlementaire. François Fillon vient de remporter la primaire de la droite. Il est alors considéré comme le candidat naturel de son camp pour l'Élysée.
En quelques jours, le centre de gravité de la campagne se déplace. Les Français ne parlent plus seulement du programme de Fillon, de son projet économique ou de sa vision de la France. Ils parlent des rémunérations, des contrats, de Penelope Fillon, de l'enquête et bientôt de la justice. Le calendrier rend l'affaire particulièrement destructrice pour sa campagne. La révélation survient à environ trois mois du premier tour. C'est le scénario dont tous les candidats se souviennent. Une affaire n'a pas besoin d'être vieille pour devenir explosive. Il suffit parfois qu'elle arrive au mauvais moment.
2022 et le retour des cabinets de conseil
En 2022, le phénomène change encore de forme. Cette fois, ce n'est pas principalement la vie personnelle du candidat qui se retrouve au centre du débat mais les relations entre l'État et les cabinets privés. Le rapport du Sénat sur les cabinets de conseil est publié le 16 mars 2022, quelques semaines avant le premier tour. McKinsey devient alors un sujet majeur de la campagne présidentielle. Le rapport examine notamment le recours croissant de l'État aux cabinets privés et leurs interventions dans différentes politiques publiques. Le candidat n'est donc plus nécessairement frappé par une affaire personnelle. C'est désormais son mode de gouvernement qui peut devenir une affaire électorale.
Et maintenant 2027
Voilà pourquoi la prochaine présidentielle mérite d'être observée autrement. Les candidats déclarés ou potentiels vont désormais entrer dans une période où chaque ancienne relation, chaque opération financière, chaque collaborateur, chaque société, chaque mandat local, chaque déclaration passée et chaque épisode oublié peut potentiellement revenir dans l'actualité. Cela ne signifie évidemment pas qu'une affaire sortira nécessairement. Et encore moins qu'une révélation serait forcément orchestrée. Mais l'histoire des présidentielles françaises montre que le moment électoral agit comme un gigantesque révélateur. Pompidou l'a connu. Giscard l'a connu. Mitterrand l'a connu. Sarkozy l'a connu. Fillon l'a payé au cœur de sa campagne. Alors, à quelques mois de 2027, les candidats peuvent préparer leurs meetings, leurs affiches, leurs slogans et leurs programmes. Ils peuvent aussi relire attentivement leurs archives. Car en politique, le problème avec les placards, ce n'est pas seulement ce qu'on y range. C'est qu'un jour ou l'autre, quelqu'un finit toujours par les ouvrir.
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