Que reste-t-il de la foi au XXI° siècle ?

28/09/2026

Par : Joël Pierre Chevreux

La visite de Léon XIV en France, ne se résume pas à un événement religieux. De Paris à Lourdes, en passant par Metz, le pape rencontre des croyants, des responsables politiques, des jeunes, des représentants d'autres religions et de la société civile. Dans une France profondément sécularisée, où plus de la moitié des 18-59 ans déclaraient ne se rattacher à aucune religion lors de l'enquête Insee-Ined de 2019-2020, cette présence interroge. Que représente encore le catholicisme dans la France du XXIᵉ siècle ? La religion répond-elle toujours à un besoin de sens ? Et peut-on être profondément marqué par le christianisme sans être croyant ? Derrière la visite pontificale se dessine une interrogation beaucoup plus vaste sur la place du spirituel dans une société qui a largement cessé de croire aux anciennes autorités.

Une visite qui dépasse largement les frontières de l'Église

Le programme de Léon XIV dit déjà beaucoup de la portée que le Vatican entend donner à ce voyage. Le pape rencontre Emmanuel Macron à l'Élysée, les autorités françaises, la société civile et le corps diplomatique, se rend à l'UNESCO, célèbre les vêpres à Notre-Dame de Paris, rencontre des jeunes au Stade de France, puis gagne Lourdes avant de terminer son voyage à Metz par une rencontre interreligieuse et une réflexion sur les « racines de l'Europe pour la paix et l'unité ». Ce programme ne concerne donc pas uniquement les pratiquants catholiques. Il inscrit la parole pontificale dans un espace beaucoup plus large : celui de la culture, de l'éducation, de la paix, de l'Europe, de la jeunesse, du dialogue entre religions et des grands débats contemporains. La présence du pape en France devient ainsi un révélateur. Elle oblige une société qui se veut laïque à regarder en face son propre rapport au religieux, non pour revenir à une France chrétienne disparue, mais pour comprendre ce que la disparition progressive de la pratique religieuse a réellement changé dans les consciences.

La France s'est éloignée de la religion, mais pas de toutes les questions religieuses

Les chiffres témoignent d'une transformation profonde. Selon l'étude Insee-Ined portant sur 2019-2020, 51 % des personnes âgées de 18 à 59 ans en France métropolitaine déclaraient ne pas avoir de religion. Le catholicisme demeurait cependant la première religion déclarée, avec 29 %, devant l'islam, à 10 %, tandis que 9 % se déclaraient d'une autre confession chrétienne. L'étude indiquait également que seuls 8 % des catholiques fréquentaient régulièrement un lieu de culte. Ces données décrivent une France où l'appartenance religieuse ne disparaît pas totalement mais change de nature. L'héritage familial perd de son poids, la pratique collective recule, l'individu revendique davantage son autonomie et la croyance devient plus personnelle, plus choisie, parfois plus intermittente. Mais la baisse de la pratique ne signifie pas nécessairement la disparition des grandes interrogations qui accompagnaient autrefois la religion. Que sommes-nous ? Pourquoi sommes-nous là ? Comment affronter la mort ? Existe-t-il une transcendance ? Comment distinguer le bien du mal ? Quelle valeur donner à une existence humaine ? La modernité a considérablement développé les connaissances scientifiques et techniques ; elle n'a pas supprimé ces questions.

Le catholicisme peut-il survivre à la disparition de la chrétienté ?

C'est peut-être là que se situe l'une des grandes interrogations posées par cette visite. Le catholicisme ne constitue plus le cadre culturel dominant dans lequel s'inscrivait autrefois la société française. Il n'en demeure pas moins profondément présent dans son patrimoine et dans son imaginaire. Les cathédrales, les églises de village, les monastères, les œuvres d'art, la musique, la littérature, les paysages, les fêtes et une partie considérable de l'histoire politique et intellectuelle française portent la marque du christianisme. Notre-Dame de Paris en fournit l'une des expressions les plus visibles : lorsque la cathédrale brûle en 2019, l'émotion dépasse très largement les frontières des pratiquants. Lorsque le monument rouvre ses portes plusieurs années plus tard, le sentiment exprimé par une partie du public relève autant du patrimoine national que de la foi religieuse. Le catholicisme peut donc perdre une partie de son influence spirituelle tout en conservant une influence culturelle. Il devient alors nécessaire de distinguer deux réalités souvent confondues : la France n'est plus une nation catholique au sens religieux du terme, mais elle reste profondément marquée par une civilisation façonnée pendant des siècles par le christianisme.

La laïcité n'est pas nécessairement l'effacement du religieux

Cette situation explique également le paradoxe français. La République est laïque, mais la laïcité n'implique pas que les religions disparaissent de l'espace public. Elle garantit la liberté de conscience et la possibilité pour chacun de croire, de ne pas croire ou de changer de conviction. Dans cette perspective, la présence du pape ne constitue pas en elle-même une remise en cause de la laïcité. La question devient plutôt celle de la place accordée à une parole religieuse dans le débat démocratique. Lorsqu'un pape parle de paix, de pauvreté, de dignité humaine, d'éducation, de guerre, d'intelligence artificielle ou d'environnement, il intervient sur des sujets qui concernent également les non-croyants. Le programme de Léon XIV à l'UNESCO, où doivent notamment être abordés l'art, l'éducation, l'environnement et l'intelligence artificielle, illustre cette volonté d'élargir le dialogue au-delà du seul champ confessionnel. Dans une démocratie pluraliste, une parole religieuse peut donc participer à la conversation collective, à condition que chacun demeure libre de l'entendre, de la discuter ou de la rejeter.

Le grand paradoxe : moins de religion, mais toujours une quête de sens

C'est probablement l'une des caractéristiques les plus intéressantes de notre époque. La sécularisation ne fait pas disparaître l'être humain avec ses peurs, ses espoirs et ses interrogations existentielles. Elle modifie les réponses qu'il recherche. La religion constituait autrefois un cadre global, elle expliquait l'origine du monde, proposait une morale, organisait les grandes étapes de la vie et offrait une représentation de la mort et de l'au-delà. Aujourd'hui, ces fonctions se sont dispersées. La science explique davantage le fonctionnement du monde ; la médecine repousse certaines limites ; la psychologie analyse les comportements ; la philosophie continue d'interroger le sens ; les idéologies proposent leurs propres visions de l'avenir ; les réseaux sociaux et les nouvelles technologies créent d'autres formes de communautés et d'appartenance. Pourtant, lorsque surviennent la maladie, le deuil, la solitude ou la confrontation à la mort, les anciennes questions ressurgissent. L'homme moderne peut se passer de religion sans nécessairement se passer de spiritualité, de philosophie ou de quête de sens.

Mais l'Église doit aussi affronter sa propre histoire

Impossible toutefois d'analyser le rapport contemporain au catholicisme sans évoquer la crise de confiance provoquée par les violences sexuelles commises dans l'Église. Le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église, rendu public en 2021 après deux ans et demi de travaux, avait estimé à 216000 le nombre de personnes victimes, alors mineures, de violences sexuelles commises par des clercs ou des religieux depuis 1950. En incluant les laïcs intervenant dans des institutions ou activités de l'Église, l'estimation atteignait 330 000 victimes. Ces chiffres ont profondément marqué l'image de l'institution et posé une question qui dépasse les seuls responsables religieux : comment une institution qui prétend porter un message moral peut-elle restaurer la confiance lorsque certains de ses représentants ont commis des actes en contradiction radicale avec ce message ? La visite de Léon XIV comporte précisément une dimension liée aux victimes, puisque son programme prévoit une rencontre avec des évêques à Lourdes et plusieurs temps consacrés aux personnes accueillies et accompagnées par le sanctuaire. La question de la foi ne peut donc être dissociée de celle de la confiance accordée à l'institution qui prétend la transmettre.

Une jeunesse qui ne veut plus nécessairement croire comme ses parents

Le rapport des jeunes à la religion constitue également un enjeu majeur. La veillée de prière organisée au Stade de France, puis la rencontre avec des catéchumènes et des néophytes à Paris, témoignent de l'attention portée à cette génération. Mais le véritable défi ne consiste probablement pas simplement à remplir des églises. Il consiste à comprendre pourquoi certains jeunes continuent de chercher une dimension spirituelle alors même qu'ils rejettent les formes traditionnelles d'autorité. Le rapport à la croyance devient davantage individuel. On peut se déclarer catholique sans pratiquer régulièrement, être attaché au christianisme pour des raisons culturelles sans adhérer à ses dogmes, ou encore se dire sans religion tout en éprouvant une profonde interrogation métaphysique. Cette fragmentation rend plus difficile la transmission traditionnelle de la foi. L'autorité héritée ne suffit plus ; la conviction doit désormais trouver sa place dans un marché extraordinairement vaste d'idées, de philosophies, de spiritualités et de représentations du monde.

La question n'est peut-être plus : Dieu existe-t-il ?

À travers la visite du pape, une question plus profonde apparaît finalement derrière toutes les autres. La France doit-elle redevenir catholique ? La question semble presque anachronique. La société française a changé et la liberté de conscience interdit désormais de considérer une croyance comme naturellement supérieure aux autres. Mais une autre interrogation demeure intacte, celle d'une civilisation peut-elle vivre durablement sans aucune référence à une transcendance, à une morale ou à une conception de l'être humain qui dépasse la simple recherche de l'intérêt individuel ?

L'affaire Thélyson Orélien, soupçonné d'avoir utilisé l'intelligence artificielle pour son roman C'était ça ou mourir, dépasse largement le cas d'un écrivain et d'un livre. Elle pose une question appelée à devenir incontournable : à l'heure où l'I.A. peut corriger, reformuler, traduire, documenter ou générer du texte, qu'est-ce qui définit encore le travail d'un auteur ?
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