THE COM, la face sombre d’Internet qui transforme des jeunes en proies
Par : Gilbert Cazeneuve
Derrière les écrans et les pseudonymes se développe une nébuleuse de communautés numériques associées au chantage, au cyberharcèlement, à l'exploitation sexuelle et à des violences extrêmes. Connue sous le nom de The Com, cette mouvance inquiète les autorités par ses méthodes de manipulation et sa capacité à cibler des personnes vulnérables. Face à ces réseaux, une question s'impose. Comment Internet, conçu comme un espace de liberté, peut-il devenir l'instrument d'une telle emprise sur les individus, parfois jusqu'à mettre leur vie en danger ?
Une nébuleuse qui prospère dans l'ombre
Internet a aboli les frontières, mais il a également ouvert de nouveaux territoires aux prédateurs. Sous l'appellation The Com, abréviation du mot anglais Community, se regroupent différentes communautés en ligne associées à des pratiques criminelles, à des violences numériques et, dans certains cas, à des formes d'extrémisme violent. L'expression ne désigne pas une organisation centralisée, dotée d'une direction unique et d'un programme commun, mais une nébuleuse de groupes dont les objectifs et les méthodes varient. Certains s'intéressent au piratage informatique et à l'extorsion, tandis que d'autres sont associés à l'exploitation de mineurs, aux humiliations organisées ou à des comportements visant à pousser des victimes à commettre des actes dangereux. Cette diversité complique considérablement le travail des enquêteurs. Un groupe peut disparaître d'une plateforme, puis réapparaître ailleurs sous une autre identité, tandis que ses membres poursuivent leurs activités. La fermeture d'un compte ne signifie donc pas nécessairement la fin d'un réseau. Europol a développé le projet COMPASS pour renforcer la coopération policière contre les formes d'extrémisme violent nihiliste présentes dans certains espaces numériques. Cette mobilisation témoigne d'une réalité désormais difficile à ignorer, les violences commises en ligne peuvent s'inscrire dans des mécanismes organisés et produire des conséquences bien réelles hors des écrans.
Des victimes progressivement enfermées dans la peur
Le danger ne réside pas uniquement dans les menaces explicites. Il tient également aux mécanismes de manipulation qui peuvent précéder les violences. Certains agresseurs cherchent à établir un contact avec des jeunes isolés ou fragilisés, gagnent progressivement leur confiance, puis utilisent les informations recueillies pour exercer une pression. Une conversation apparemment banale peut ainsi se transformer en relation d'emprise. Les exigences augmentent, les humiliations se multiplient et les menaces deviennent des moyens de contrôler la victime. Dans les affaires de chantage sexuel, des images intimes peuvent être utilisées pour obtenir de nouveaux contenus, imposer des comportements ou menacer de révéler des informations privées à la famille et aux proches. La victime redoute alors que sa vie personnelle soit exposée publiquement. Elle peut se sentir piégée, éprouver de la honte et hésiter à demander de l'aide. Ce silence, loin de protéger la personne ciblée, renforce souvent le pouvoir de l'agresseur. Dans les situations les plus graves, les pressions peuvent aller jusqu'à l'incitation à l'automutilation, au suicide ou à des actes violents. Il serait toutefois inexact d'attribuer automatiquement ces pratiques à tous les groupes désignés par l'appellation The Com. Les faits doivent être examinés au cas par cas, sans confondre les différentes branches de cette mouvance ni transformer une expression générale en accusation indifférenciée.
La sextorsion, quand l'humiliation devient une arme
La sextorsion constitue l'un des aspects les plus inquiétants de ces violences numériques. Elle consiste à menacer de diffuser des images ou des informations intimes afin de contraindre une personne à satisfaire de nouvelles exigences. L'objectif peut être financier, sexuel ou directement lié à la volonté de domination. Dans certaines affaires, l'humiliation semble devenir une fin en soi, comme si la souffrance d'autrui constituait un divertissement ou une preuve de pouvoir au sein du groupe. Le Sénat français a abordé les questions liées à The Com et à certaines formes de sextorsion dans ses travaux du 7 mai 2026. Ces échanges s'inscrivent dans une réflexion plus large sur les violences numériques, la protection des mineurs et les mécanismes de domination en ligne. Les garçons comme les filles peuvent être victimes de chantage, même si les formes d'exploitation et les conséquences diffèrent selon les situations. Le plus préoccupant demeure la manière dont la culpabilité peut être retournée contre la victime. Celle-ci finit parfois par croire qu'elle a provoqué les menaces en acceptant un échange, en envoyant une image ou en faisant confiance à la mauvaise personne. Non, une victime n'est pas responsable du chantage qu'elle subit. La responsabilité appartient à celui qui menace, exploite et contraint. Rappeler ce principe constitue une condition essentielle pour libérer la parole et permettre aux victimes de solliciter de l'aide sans craindre d'être jugées.
Europol face à une menace transfrontalière
La dimension internationale de ces réseaux impose une réponse qui dépasse les frontières nationales. Un agresseur peut se trouver dans un pays, cibler une victime dans un autre et utiliser des services numériques hébergés ailleurs. Les enquêteurs doivent donc identifier les auteurs, préserver les preuves numériques, établir les responsabilités et coopérer avec les plateformes concernées. Le projet COMPASS, coordonné par Europol depuis janvier 2025, vise précisément à renforcer cette coopération face aux formes d'extrémisme violent nihiliste. Les opérations menées dans ce cadre illustrent les difficultés de la lutte contre des communautés mouvantes, capables de changer rapidement d'espace et d'identité. En février 2026, Europol a communiqué un premier bilan faisant état de 30 arrestations, de 179 auteurs identifiés ou partiellement identifiés, de 62 victimes identifiées ou partiellement identifiées et de quatre victimes mises en sécurité. Ces chiffres correspondent aux résultats publiés pour cette phase de l'opération et ne permettent pas d'affirmer que l'ensemble des réseaux concernés a été démantelé. La portée de ces actions doit donc être appréciée avec précision. Le signalement d'un contenu, l'identification d'un suspect, une arrestation et la protection effective d'une victime constituent des étapes différentes. Les confondre donnerait une image trompeuse de l'efficacité des interventions. La lutte exige des moyens humains, une expertise technique et une coopération durable entre les services spécialisés.
Les plateformes face à leurs responsabilités
Les entreprises qui administrent les réseaux sociaux et les messageries disposent d'une place déterminante dans cette bataille. Elles ne peuvent évidemment pas empêcher toutes les infractions, mais la rapidité des signalements, la modération des contenus criminels et la coopération avec les autorités peuvent limiter les risques. La suppression d'une publication ne suffit pas toujours lorsque les menaces persistent sur d'autres comptes ou que les contenus circulent déjà dans plusieurs communautés. La protection des mineurs nécessite donc des procédures accessibles, une prise en charge rapide et des moyens permettant d'éviter que les victimes ne soient abandonnées à des démarches complexes. Cette responsabilité doit néanmoins s'exercer dans un cadre juridique respectueux des libertés fondamentales et de la vie privée. Une surveillance généralisée ne saurait constituer la réponse automatique à chaque dérive. Il faut distinguer les comportements illégaux des échanges simplement dérangeants, tout en donnant aux enquêteurs les moyens d'agir lorsque des infractions sont caractérisées. Les familles et les établissements scolaires ont également leur rôle à jouer. Un adolescent qui s'isole brutalement, manifeste une peur inhabituelle de son téléphone ou semble soumis à des exigences mystérieuses peut avoir besoin d'une écoute attentive. Aucun de ces signes ne prouve à lui seul l'existence d'une emprise, mais ils justifient de prendre la situation au sérieux sans accuser ni culpabiliser le jeune concerné.
Briser le silence avant qu'il ne soit trop tard
En France, le 3018 accompagne les jeunes victimes de violences numériques et leurs proches. Ce service gratuit et confidentiel peut aider à signaler des contenus préjudiciables et à rechercher une réponse adaptée. En cas de chantage, conserver les éléments utiles à l'enquête, éviter de rediffuser les images intimes et solliciter rapidement une personne de confiance ou les autorités peut contribuer à protéger la victime. Lorsque le danger devient immédiat, les services de police doivent être contactés. Mais la réponse ne peut reposer uniquement sur les victimes et leurs familles. Elle exige une politique de prévention, des investigations efficaces, une coopération internationale et une responsabilisation des acteurs numériques. The Com rappelle une vérité dérangeante, derrière les pseudonymes et les écrans, les conséquences de la violence sont profondément humaines. La liberté d'expression ne protège ni les menaces ni le chantage, pas plus que l'anonymat ne confère un droit à l'impunité. L'enjeu consiste désormais à empêcher que des espaces numériques deviennent des lieux où la vulnérabilité se transforme en marchandise et l'humiliation en spectacle. Face à ces communautés, le silence protège les agresseurs. La parole, l'information et la protection des victimes doivent au contraire constituer les premières lignes de défense.
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