Le Parti pirate français au Parlement européen ? Interview de Florie Marie

Il fait parler de lui depuis 2010 chez les connaisseurs de la politique : le Parti pirate est candidat aux élections européennes en France et dans d’autres pays de l’Union. Leur députée européenne sortante, Julia Reda, a été élue en Allemagne, et le Parti pirate tchèque a depuis deux ans une vingtaine de députés nationaux. La section française fera-t-elle entendre sa voix à la fin du mois ? On en parle avec la tête de liste du parti, Florie Marie.

 

Aloïs Lang-Rousseau : Quels sont les deux principaux combats politiques qui vous ont amené à vous présenter à ces élections européennes ?

Florie Marie : La démocratie et les libertés individuelles. Les européens ont besoin d’avoir une Europe qui les protège des Nations, qui peuvent parfois dériver. L’Union européenne est un moyen de contrôler ces dérives, de par la façon dont on élit les députés européen, et de par le fait que les décisions prises au niveau européen sont souveraines par rapport à celles qui sont prises au niveau national.

Cela dit, nous sommes europhiles, mais pas eurobéats. D’un point de vue démocratique, l’Europe est à revoir. Nous devons faire évoluer le mode d’élection des députés européens, le rôle de chacun d’entre eux, leur capacité à légiférer et à voir leur action appliquée par les pays. Il faut une Europe plus forte pour qu’elle protège mieux chacun d’entre nous.

Pour ce faire, on doit passer par un scrutin plus ouvert, permettant à tous de se présenter quel que soit le pays et envisager une forme de démocratie délégative au niveau européen.

Sur les libertés individuelles, je pense que l’Europe doit nous protéger, et surtout nos libertés, notamment les libertés individuelles sur internet. L’Article 13 de la directive des droits d’auteurs est liberticide, il va contraindre énormément de personnes à revoir leurs pratiques sur les réseaux sociaux et Internet en général.

 

A.L.R. : Quel groupe parlementaire et quelle commission intégrerez-vous en cas d’élection ?

F.M. : Je ne me suis pas posée la question de la commission. Nous sommes réalistes, compte tenu des règles électorales françaises, on ne pense pas que le Parti Pirate fera un score suffisamment important pour entrer au Parlement Européen.

Cela dit, ça ne nous empêchera pas de faire campagne, et si on a des élus en France, ils rejoindront sans doute le groupe qui leur offrira l’espace nécessaire pour mener leurs combats, après une concertation avec les autres Pirates élus en Europe.

 

A.L.R. : Selon vous, le rôle d’un eurodéputé français est-il de défendre l’Europe, ou de défendre la France ?

F.M. : Nous concernant, le député européen défend l’Europe. Il n’a pas à défendre les intérêts de la France au niveau européen, mais les intérêts européens au niveau mondial. Il doit défendre les intérêts et les libertés de toutes les personnes qui ont choisi de vivre en Europe.

 

A.L.R. : Comment jugeriez-vous le pouvoir du Parlement européen par rapport à la Commission : a-t-il trop de pouvoir, pas assez ou suffisamment ?

F.M. : Insuffisant. Nous pensons que le Parlement européen n’a pas assez de pouvoir, son champ d’action est assez restreint, il n’a aucun rôle de proposition, il peut amender mais n’a aucune possibilité de créer une loi.

Après, la question n’a pas de sens puisque le problème qu’on pointe est toujours le même : la question de la représentativité se pose constamment, comment, par qui, pourquoi ? C’est le citoyen qui n’a pas suffisamment de pouvoirs au niveau européen.

Le peu de pouvoir qu’il a, c’est de voter pour un député qui prend ensuite les décisions en fonction des propositions qui lui sont faites sans avoir besoin de consulter qui que ce soit, sans avoir à rendre de compte à personne, avec pour seul jugement une élection tous les 5 ans qui se joue surtout sur la capacité des uns et des autres à financer leur campagne électorale.

Finalement, dans notre système et compte tenu de la multitude de sujets sur lesquels nous ne pouvons pas toujours tous être d’accords même au sein d’un même parti politique, nous ne pouvons pas être représentés de la bonne manière en tant que citoyens. Le principe même d’un représentant n’est pas légitime dans une démocratie. Maintenant, pour changer ça, le meilleur moyen reste de rentrer dans les institutions, donc de se faire élire.

 

A.L.R. : Quelle est selon vous la principale qualité et la principale carence du début de quinquennat d’Emmanuel Macron ?

F.M. : Le principal point positif du quinquennat d’Emmanuel Macron, et peut-être le seul, c’est qu’enfin, on se pose la question de la démocratie. Grâce à lui, ou à cause de lui selon certains, on remet en cause le système de gouvernance français. On peut le remercier pour ça, et ça m’amène au principal point négatif : il est un chef d’État très autoritaire et il applique une politique très autoritaire.

Ça montre à quel point on peut avoir une dérive du pouvoir du fait de la représentativité, et à cause du principe Républicain. Qui sait, Emmanuel Macron sera peut-être le dernier Président de la République française… Ce qui arrivera ensuite dépendra de chacun d’entre nous.

 

A.L.R. : Quelle place a la cause animale dans votre programme ? Non pas l’écologie, mais la façon de traiter les animaux, l’expérimentation sur animaux de laboratoires…

F.M. : Nous sommes opposés à toute forme de maltraitance animale. À l’heure où je m’exprime, nous rédigeons un communiqué contre le délit d’entrave à la chasse proposé par le Sénat, nous sommes horrifiés de voir que le Gouvernement cède tout aux lobbies et encore plus horrifiés de voir que les lobbies de la chasse obtiennent tout ce qu’ils demandent à nos élus.

Par ailleurs, l’équipage condition animale du Parti Pirate travaille en ce moment même à la mise à jour de notre base programmatique sur les questions autour de la protection des animaux et de la biodiversité notamment à partir du questionnaire que nous a transmis l’Association Végétarienne de France en vue des élections européennes.

Ces points-ci nous serons très utiles pour alimenter notre programme pour les élections municipales, et aussi pour ajouter à la réflexion au sein du Parti Pirate International.

 

A.L.R. : Le Parti Pirate prône la convocation d’une constituante pour restructurer l’Union européenne : comment faire si la Commission européenne ne veut pas ?

F.M. : On commence par balayer devant sa porte. Pour avoir du pouvoir au niveau de la Commission, il faut avoir du pouvoir dans notre pays et en changer les règles. Donc on continue de se présenter aux élections pour faire évoluer nos institutions en portant nos idées démocratiques dans le débat public, que ce soit aux niveaux européen, national ou local.

Notre but est de promouvoir un fonctionnement réellement démocratique. Le référendum, le bulletin unique, la démocratie directe, nous devons commencer petit à petit à revoir nos règles pour atteindre enfin la véritable démocratie et sortir de ce système oligarchique et ploutocratique.

Ça prendra du temps, il faudra réapprendre la démocratie, apprendre la citoyenneté démocratique, à participer à un débat, à ne plus voter pour des gens mais à voter pour des idées, mais ça viendra.

Et le meilleur moyen pour que la Commission européenne soit d’accord avec ça, c’est soit de les persuader de récupérer et d’appliquer nos idées, soit de rentrer nous-même dans la Commission européenne.

 

A.L.R. : Vous proposez un dispositif permettant aux citoyens de bloquer une directive en cours de débat. Ce processus ne peut-il pas poser des problèmes sur certains sujets, du fait que les États n’ont pas tous les mêmes intérêts ?

F.M. : Le dispositif demande un minimum de citoyens par pays et un minimum de pays pour être mis en œuvre. Le dispositif est limitant mais démocratique. De plus, il permet un véritable débat, apaisé et serein, au niveau européen avec tous les citoyens européens.

 

A.L.R. : Le Parti pirate propose la suppression des départements, tandis que d’autres proposent la suppression des régions. Pourquoi ce choix ?

F.M. : On a en France un mille-feuille administratif assez important et les compétences des régions et des départements sont assez proches. Les municipalités se réunissent de plus en plus en communautés d’agglomération ou de communes aux intérêts conjoints et ces communautés tendent à recouvrir une partie importante du département. Le département n’a donc plus vraiment d’utilité, ses responsabilités peuvent être transférées aux communautés de communes ou d’agglomération d’un côté et aux régions de l’autre.

L’échelon régional actuel me semble beaucoup trop large. Il y a autant d’élus qu’auparavant, pourtant il y a moins de régions. Le découpage à 25 régions (minimum) avait plus de sens. Les Régions d’aujourd’hui ne sont plus à taille humaine, trop  grandes, certaines de la taille de pays comme la Belgique ou l’Autriche.

Elles sont donc complètement déconnectées de ce qu’il se passe localement, d’autant plus avec un scrutin proportionnel avec prime majoritaire qui donne la part belle à un groupe politique qui ne représentera qu’une petite partie de la population.

En plus de notre système électoral qu’il faut totalement revoir, il faut retravailler l’organisation administrative française qui ne s’est toujours pas débarrassée de son mille-feuille malgré les réformes récentes et qui ne prend toujours pas en compte les bassins de vie des populations.

 

A.L.R. : Votre parti souhaite contrôler les institutions financières européennes. Pouvez-vous nous donner plus de précisions ?

F.M. : Le contrôle passe par la transparence, c’est de ça qu’il est question dans le programme du Parti Pirate. C’est la possibilité pour chacun d’entre nous de savoir ce qu’il s’y passe et de participer à l’orientation qu’on peut avoir sur ces questions.

 

A.L.R. : Parmi les nombreuses listes candidates à cette élection, il y a de nombreux mouvements citoyens. Avez-vous tenté de dialoguer avec certains d’entre eux dans le but de conduire une liste commune ?

F.M. : On aimerait bien. On a essayé mais on voit bien qu’ils sont un peu tous le nez dans le guidon. Après, 22 listes, ce n’est pas si énorme que ça. Il y a plus de 400 partis inscrits au registre des partis politiques et beaucoup ont la capacité de trouver 79 personnes pour présenter une liste.

On a commencé à tâter le terrain l’année dernière, à peu près à la même période. On a ouvert les discussions avec des gilets jaunes, des écologistes, des animalistes, des libertaires et des démocrates mais nous avons fini par décider d’y aller en notre nom et seuls.

Dans l’absolu, on n’a pas forcément besoin de faire des rapprochements avec les uns ou les autres, nous cherchons à faire parler de nous et de nos idées quelle que soit la manière.
Les alliances entre partis politiques se font surtout pour des questions financières, on ne va pas s’intéresser uniquement à la question de l’argent parce qu’une partie de notre campagne va consister à remettre en question le système électoral, et le principe justement des bulletins que chaque parti doit être en capacité de fournir aux électeurs, un principe qui nous paraît complètement anti-démocratique alors que dans de nombreux pays du monde on utilise un bulletin unique qui permet à des citoyens modestes mais respectés de parvenir à être élus.

On espère aussi bénéficier de nombreux dons, aucune banque ne nous prêtera d’argent car nous ne figurons pas sur les sondages, mais nous ferons tout notre possible pour pirater le système politique et être sur tous les fronts avec nos petits moyens et armés de la force de nos convictions.

Nous avons des valeurs fondamentales, un programme européen portés par nos collègues Pirates dans toute l’Europe et que nous voulons défendre, nous n’allons donc pas nous allier avec des gens qui pourraient finalement s’avérer trop éloignés de nos idées ou qui voudraient nous imposer les leurs.

 

A.L.R. : Selon vous, quelle est la principale qualité et le principal défaut de votre liste ?

F.M. : Sans doute la diversité de notre liste. La tête de liste est une femme, ce qui est assez rare comme on peut le voir, dans notre pays, mais surtout nous sommes issus de plein de milieux différents, de la ville comme de la campagne, jeunes, moins jeunes, dans plein de régions différentes du pays.

Le principal défaut est que nous avons du mal à trouver des financements.  Nous n’aurons peut-être pas de bulletins partout, peut-être que nos électeurs devront les imprimer, mais au moins aurons-nous participé à cette élection et porté le programme Pirate lors de notre campagne.

 

A.L.R. : Pour conclure, pourquoi faut-il voter Parti pirate le 26 mai prochain ?

F.M. : Pour avoir des élus vraiment au service des gens, à leur écoute et qui veulent leur rendre le pouvoir. Pour avoir une transparence dans la vie politique, dans la prise de décisions, dans les rencontres, dans les différents travaux du Parlement européen.

Pour se débarrasser d’élus qui sont focalisés sur leurs intérêts personnels ou sur les intérêts des multinationales qui payent leurs élections. Pour rappeler aux autres partis politiques que nos idées comptent et méritent d’être entendues et défendues, même si ce n’est pas par nous. En résumé, pour pirater le Parlement européen !