Les rescapés du Parti Égalité Justice aux municipales de 2020

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DOSSIER : Certains, dans le nord-est de la France, ont découvert le Parti Égalité Justice à l’occasion des départementales de 2015. D’autres, plus nombreux, ont vu défiler les affiches turquoises de candidats barbus et femmes voilées pour les dernières législatives. Les noms de ces personnes comportaient fréquemment les fameux i sans point, et accents et cédilles dans tous les sens. Depuis, nous n’avons plus vu passer le logo de cette formation politique… Qu’est-il devenu ? Que sont devenus ses cadres et ses candidats ? Je suis allé sur leur trace et en ai retrouvé quelques uns sur des listes aux élections municipales…

Plus qu’un parti, une organisation tripolaire

Malgré la récente dissolution du parti, bon nombre de ses cadres prennent part à un réseau médiatico-associatif. En retrouvant les profils des candidats, les noms de ces structures sont toujours les mêmes. COJEP France et COJEP International pour les associations. Média France TV et MedyaTürk.info pour les media.

De COJEP International, nous retiendrons le président : Ali Gedikoglu. Et ce… parce qu’il est aussi le fondateur du Parti égalité justice. Pour le reste, l’organisation publie des communiqués condamnant tour à tour chaque acte terroriste, pour le multiculturalisme, mais surtout : un article se réjouissant de la remise en liberté de Tariq Ramadan en 2018. Enfin, l’on retrouve un article annonçant la tenue d’une réunion sur le droit de vote des migrants, modérée par… Sakir Colak, dernier président du PEJ.

Ali Gedikoglu, fondateur du PEJ, donne une conférence de presse sur Medya Türk TV, relayée par Cojep International.

COJEP France est plus intéressant, dans la mesure où ses liens avec le PEJ sont nettement plus visibles. Premièrement, l’on constate que les deux organisations ont la même adresse : 18 Rue du Chemin de Fer à Strasbourg. L’association, elle, a été fondée en 1985 « sous l’impulsion des Jeunes Turcs de Belfort », et entend œuvrer « dans les domaines des Droits de l’Homme, de la Lutte contre le Racisme et les Discriminations, de la Démocratie, de la Citoyenneté, de la Jeunesse, du Vivre Ensemble et du Dialogue Interculturel ».

L’entité comprend quatre divisions : Cojep Grand Est (président : Kadir Guzle, ancien candidat PEJ aux législatives), Cojep Centre-Val De Loire- Ile de France (président : Hüseyin Karaoglan, ancien candidat PEJ aux législatives à Dreux), Cojep Bordeaux et Cojep Rhône-Alpes (président : Habip Dagli, ancien candidat PEJ dans le Rhône).

Précision : ne pas confondre le Conseil pour la Justice, l’Égalité et la Paix avec le Conseil de la Jeunesse pluriculturelle. Les deux ont les mêmes initiales, le deuxième étant à l’initiative de Yucel Erol… Erol Yucel, candidat PEJ aux législatives dans le Haut-Rhin?

Sur le site du PEJ, un récent insert indique que le parti a été dissous. Il dément tout lien avec l’AKP (que je n’ai jamais soulevé dans ce dossier), mais stipule qu’ « En tout cas, c’était une belle aventure et cela nous a montré que la communauté turque a besoin de s’impliquer plus en politique ». Difficile d’être plus clair quant à l’électorat cible de cette ancienne chapelle…

Pour le reste, seul le nom du président, Sakir Colak, est révélé. Aucun cadre ne semble y apparaître.

Côté media, nous avons deux dispositifs. Média France TV est une chaîne YouTube et une page Facebook en français. Dans la rubrique À propos, un semblant d’erreur de correction révèle que « Média France TV est la voix de la population turque de France ».

« Média France TV est la voix de la population turque de France »

À vrai dire, depuis 2019, l’activité de ce media a plongé. Les quatre dernières vidéos sont deux interventions en turc… d’Ali Gedikoglu, président de COJEP International, et deux autres vidéos plus récentes sur le confinement vécu par les musulmans. Tiens, ces vidéos comportent les logos COJEP pour l’une, et Medyatürk pour l’autre… ! Dans les précédentes émissions, l’on retrouve les animateurs Hüseyin Karaoglan (président de COJEP Centre-Val-de-Loire/Île-de-France et candidat PEJ aux législatives), Murat Yozgat (candidat PEJ à une législative partielle en 2016), Muhammet Cavus (candidat PEJ aux départementales), Salih Caglar (candidat PEJ aux législatives) ou la rediffusion d’une conférence de Kadir Guzle (vice-président du PEJ et président de Cojep Grand Est). Ces émissions alternent avec des rediffusions de la chaîne turque TRT Haber. Parmi les invités de la chaîne, l’on retrouve les descendants de sultans et des présidents d’associations musulmanes.

Du côté de MedyaTürk et MedyaTürk TV, il y a, en plus des réseaux sociaux, un véritable site internet, de bien meilleure facture que tout ce qui a été vu jusqu’à présent. Fatih Karakaya, candidat PEJ aux départementales et ancien militant d’EELV, en est le directeur de publication. Il est par ailleurs rédacteur de la plupart des articles. La ligne éditoriale est plutôt conforme aux idéaux du PEJ décrits ci-après, et bienveillant à l’égard de ce mouvement ainsi que du président turc. D’autres articles proviennent d’une collaboration avec aa.com.tr, basé en Turquie et plutôt favorable à Erdogan également.

La chaîne YouTube, elle, est en turc. Parmi les animateurs, l’on retrouve Ilknur Cinar (candidate du PEJ aux législatives), et les interventions d’Ali Gedikoglu, Kadir Guzla, Murat Yozgat, Sakir Colak… Donc à part quelques nouveaux visages, les mêmes sont toujours dans les parages. Le site comme les réseaux sociaux sont parfaitement actifs aujourd’hui.

Enfin, le parti (donc le PEJ) a été accusé par le PCF d’être une officine officieuse de l’AKP d’Erdogan. Dans les faits, c’est compliqué à prouver. Le seul lien dans cette histoire peut être Ali Gedikoglu, relativement proche du gouvernement turc, mais l’initiative semble être indépendante. La plupart de ces projets, hormis MedyaTürk, n’ont pas l’air professionnels, et semblent provenir d’indépendants, portant certes les mêmes convictions que leur idole turque.

Une ligne politique islamo-conservatrice

Du conservatisme…

…Parce que fidèle aux idéaux réactionnaires de l’AKP d’Erdogan. Le fondateur de COJEP, Ali Gedikoglu, est même, d’après certains articles de presse, un ancien membre des Loups Gris, véritable milice du parti d’extrême droite MHP (« Parti d’action nationaliste »), aux convictions ultranationalistes, panturquistes et résolument conservatrices. La presse française est plus unanime sur le fait que le fameux COJEP émane du courant de pensée Milli Gorus, courant politico-religieux d’extrême droite dont provient une bonne partie de l’AKP. Nombreux sont les candidats du PEJ à avoir publié leur opposition au mariage pour tous, dont le président lui-même, certains disant qu’il est « contre nature ». En marge de ces positions, d’autres, plus radicales, sont visibles sur les réseaux sociaux de la part de candidats…

Mehmet Meral publie du contenu homophobe.

L’on note aussi que le PEJ se détache de la mouvance décoloniale par son soutien, parfois prononcé, aux forces de l’ordre. COJEP a émis un communiqué pour dénoncer le cas de Georges Floyd, mais à part cet exemple, la mouvance défend des positions sécuritaires que l’on a l’habitude de retrouver à droite de l’échiquier politique. Ceci a sans doute favorisé des stratégies d’entrisme que l’on verra plus tard. Pour finir, ils respectent les jours fériés français, mais souhaitent y ajouter la journée de l’Aïd al Kebir.

De l’Islam…

…parce que le dénominateur commun du Parti Égalité Justice reste la lutte contre l’islamophobie. Ses candidats ont même reçu le soutien de la Coordination contre le Racisme et l’Islamophobie (CRI). Cette association musulmane est plus radicale que le CCIF. L’un de ses cofondateurs, Abdelaziz Chaabi, anciennement fiché S et anti-mariage pour tous (pro-LMPT), est présenté comme un militant antisioniste. Le CRI a apporté quatre candidats au mouvement, dont Nadia Omani à Marseille, Anthony Abdelaziz Righi à Perpignan (animateur local du CRI pour la ville) et Mourad Ben Mahdi dans le Rhône.

Leur tract législatif concorde avec ces positions. On y retrouve la défense du multiculturalisme (leur ancien slogan ayant été « le communautarisme comme seule priorité »), une « éducation adaptée dans les quartiers populaires », la lutte « contre les actes islamophobes », « la reconnaissance de tous les cultes » (le PEJ a longtemps défendu la refonte de la loi de 1905 pour l’adapter à la communauté musulmane) et le « droit de vote des étrangers ».

Tract du Parti Egalité Justice.

En plus de ces propositions, France 3 révèle qu’ils souhaitaient autoriser les menus halal à l’école.

Le vice-président du mouvement, Kadir Guzle, déclarait à l’occasion des départementales :

« En France, il y a 13% de musulmans mais les musulmans ne représentent pas une force politique. Les élus issus de la diversité ne représentent que 6,68% de l’ensemble et ils restent muets quand les partis traditionnels traitent de l’Islam. Chaque voix du PEJ, chaque bulletin, ce sont des voix que nous allons récupérer après les avoir prêtées aux autres partis. »

Avant son remplacement sur site internet du mouvement, le manifeste entendait lutter contre « l’islamophobie d’État » par « la création d’ un organe communautaire chargé de surveiller le processus législatif ». Sur la laïcité, il est question de la redéfinir « tout en gardant à l’esprit le principe de la séparation des pouvoirs mais néanmoins mettre en place des accommodements raisonnables concernant les Musulmans ». Plus concrètement : abrogation de la loi de 2004, jugée « liberticide, anticonstitutionnelle et qui porte clairement atteinte aux libertés fondamentales, à la liberté de culte et à la liberté de conscience ». Le fameux manifeste n’est plus en ligne, mais la LICRA en a tiré les propos ci-avant.

Derniers signes qui ne trompent pas ; tous sont pro-palestiniens (euphémisme). Le président du PEJ ainsi que de nombreux cadres ont massivement soutenu Samy Debah pour le deuxième tour des législatives. D’autres ont exprimé, toujours sur les réseaux sociaux, leur soutien à la liste goupillée par Hadama Traoré à Aulnay-sous-Bois. Traoré est président du mouvement anti-police Démocratie Représentative, et avait défendu le terroriste de la Préfecture de Police de Paris.

Sakir Colak soutient Samy Debah.

Un candidat du PEJ soutient Hadama Traoré.

Municipales : toutes les stratégies sont bonnes !

Ils se sont présentés aux élections législatives en vue de décrocher les financements publics. Raté. Ils ont tenté de construire une liste pour les européennes de 2019. Raté. C’est en fouillant bien que l’on retrouve certains anciens candidats et proches du mouvement, se gardant bien d’afficher le moindre signe en lien avec le PEJ.

D’abord, je vous invite à écouter la cinquième émission de République du net, mettant en lumière les trois stratégies des militants de l’islam lorsqu’ils se présentent aux élections. Si c’est déjà fait, je me contenterai de les rappeler :

– les listes et mouvements communautaires (UDMF, PEJ, Français et Musulmans, Démocratie Représentative, PIR)

– l’entrisme au sein des partis traditionnels (à peu près tout le spectre politique a accueilli ce petit monde)

– la liste indépendante (Samy Debah à Garges-les-Gonesses, Abdelaziz Hamida à Goussainville…)

Sans surprise, les anciens candidats du PEJ en 2015 et 2017 se partagent ces trois options.

Les listes communautaires

Le seul exemple de cette stratégie, certes particulier, est celui de Delphine Peters, dont la candidature n’a pas abouti, mais était annoncée par l’UDMF dans la circonscription « Rhône Amont » pour la métropole de Lyon. La jeune femme était d’ailleurs candidate sur la liste de Nagib Azergui pour les européennes de 2019, et prétendante au siège de député de la deuxième circonscription de Savoie sous les couleurs du Parti Égalité Justice en 2017.

Les cas d’entrisme

À Bavilliers (90), Mustafa Cetin, l’un des rares candidats du PEJ commun aux départementales de 2015 et aux législatives de 2017, est présent sur la liste de l’ex-Modem Éric Koeberlé, qui a récemment rallié Les Républicains. Ce dernier l’emporte d’une très courte majorité, et permet à Cetin de siéger au conseil municipal.

Fuat Yilmaz, suppléant d’Emin Gunduz pour le parti aux dernières législatives dans la Moselle, était présent sur la liste sans étiquette de Gaëtan Vecchio à Saint-Avold. Il est évincé à la suite de la fusion de ce dernier avec le candidat de la majorité présidentielle.

L’épicentre du mouvement islamo-conservateur étant en Alsace, une manœuvre de leur part était à prévoir, et n’a pas manqué ; à Mulhouse, l’ex-candidat PEJ aux législatives Mehmet Simsek figure sur la liste dissidente LREM de Fatima Jenn. Contrairement à son camarade, il reste candidat dans la fusion de cette liste avec celle de Lara Million (LREM-MoDem-Agir-PS-PA-MEI). La centriste termine troisième au second tour, ne permettant pas à Simsek de décrocher un siège.

Enfin, Ozbay Pehlivan, colistier de Michel Quenin (Valence en commun), a été ouvertement soutenu par de nombreux cadres et candidats du parti. C’est une liste d’union de la gauche, soutenue par Ian Brossat, le PCF, le PG, la France insoumise et EELV. Il n’est pas élu, la liste de M. Quenin n’obtenant pas assez de sièges.

Je ferai l’impasse sur la candidature de Ramazan Yilmaz sur la liste de Magloire Steve Siopathis. Ils battaient campagne dans la petite ville d’Appoigny, accueillant 3000 habitants.

Les listes indépendantes

Frisant le communautarisme en affichant clairement des femmes voilées sur ses tracts, la liste d’Ali Ben Akki à Dreux a obtenu 8 % en une vingtaine de jours de campagne. Ils dominent même le candidat RN à un point près. Non encarté, ce militant des quartiers populaires relaie régulièrement des informations et communiqués de Génération.s. Il a pourtant accueilli, en cinquième sur sa liste, Hüseyin Karaoglan, candidat PEJ et responsable local de COJEP France. Pour Olivier Roy, cette liste est une conséquence directe du clientélisme municipal.

À Migennes, le candidat Burhan Tekin, proche de la section Yonne du PEJ, était à la tête d’une liste où la diaspora turque était notablement représentée. Il est le seul élu de sa liste, au conseil municipal.

L’ancien candidat du PEJ Ferdi Yilmaz a obtenu une épatante troisième position sur la liste de Mehmet Bektas à Bron, dont une grande part des colistiers émane également de la communauté turque. Cette liste n’évoque, elle aussi, que des thématiques consensuelles et ne soulève aucun sujet sensible. Ils n’obtiennent que 2 % et aucun élu.

Une dernière liste autrement plus médiatique, celle de Yalcin Ayvali à Vénissieux, a cultivé l’ambiguïté en abordant exclusivement des thématiques consensuelles. Ayvali est le seul rescapé du Parti Égalité Justice à s’être porté tête de liste.

Tract de campagne de Yalcin Ayvali.

Le candidat a toutefois été épinglé par l’Express pour ses retweets d’Elias Imzalène, considéré par le canard comme un « agitateur salafiste », et ses soutiens réitérés à Erdogan (ce qui ne nous surprend guère). Ayvali a désactivé son compte depuis.

Malgré une campagne très courte, et massivement relayée par les réseaux du PEJ, il décroche 5,14 % et fusionne en 7ème position sur la liste d’Yves Blein, député La République en marche. Cette alliance a suscité de vives contestations y compris en interne, notamment par Aurore Bergé et Guillaume Kasbarian. Le score de Blein au second tour lui permet à Ayvali d’accéder au conseil municipal.

Le PEJ : qu’en est-il aujourd’hui ?

Après les échecs législatif et européen du PEJ, le parti a battu de l’aile. Après sa page Facebook fin 2019, le mouvement lui-même dépose le bilan. Certains de ses anciens candidats semblent, par ailleurs, avoir fait le constat de Samy Debah ; la liste communautaire n’apportera qu’un pourcentage infime, et l’entrisme implique de renier certaines ses valeurs. Cependant, un bon tiers de ces candidats restent actifs (voire très actifs) sur les réseaux sociaux, et demeurent fidèles aux idéaux de leur dirigeant turc. Plusieurs d’entre eux, dont Ali Gedikoglu lui-même, soulignent encore cette année les exploits du PEJ. Ils estiment qu’il aurait incité la diaspora turque à se faire représenter par elle-même au scrutins français. Ci-dessous la publication de l’ancien candidat eurois Remzi Sekerci (traduite en Français par Facebook…) :

Liens entre Cojep et le PEJ, mis en évidence par un ancien candidat du parti.

Cette tirade montre d’ailleurs, avec brio, le lien direct entre COJEP et le PEJ. Sakir Colak (président du mouvement) les avait pourtant contesté.

Pour conclure, même si l’étiquette PEJ est dissoute, la diaspora turque, elle, reste engagée en politique. Et elle compte peser dans les années à venir. Leur réseau médiatico-associatif ne s’est, d’ailleurs, jamais arrêté, et gagne en visibilité. Nul ne sait sous quelle forme nous les retrouverons aux prochaines échéances nationales, mais, soyons-en sûr, nous n’en avons pas fini avec eux.

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