Michèle Rivasi, eurodéputée EELV en lutte contre les lobbies, nous répond

Après avoir été absents à l’élection présidentielle de 2017, les Verts sont de retour sur la scène nationale avec les européennes de 2019. Le scrutin européen a toujours été une échéance où l’écologie a pris une place importante dans le débat, et, en conséquence, celle où le mouvement a réalisé ses meilleurs scores. Notre rédacteur Aloïs Lang-Rousseau a correspondu avec Michèle Rivasi, députée européenne sortante et candidate en deuxième position sur la liste EELV.

 

Aloïs Lang-Rousseau : Quels sont les 2 principaux combats politiques qui vous ont amenée à vous présenter à ces élections européennes ?

Michèle Rivasi : Scientifique de formation, diplômée de l’École Normale Supérieure et agrégée en biologie, fondatrice du premier laboratoire indépendant sur la radioactivité en France (la CRIIRAD) après le mensonge d’État suite à la catastrophe de Tchernobyl, je rejette depuis toujours la désinformation et l’opacité et le poids des lobbies.

J’avance sous le double drapeau de l’intérêt général et de la santé publique. Amiante, Mediator, Levothyrox, prothèses mammaires, je me suis battue toute ma vie pour faire respecter la santé des gens et contre les mensonges des lobbies qui nous intoxiquent.

Mon combat depuis toujours a été pour la transparence et l’information des citoyens.
Récemment d’ailleurs, sur le glyphosate nous avons obtenu une belle victoire au niveau de la Cour de Justice de l’UE qui oblige l’EFSA à rendre publiques l’ensemble des études gardées confidentielles au nom de l’intérêt commercial et du secret des affaires.

Combattre les « liaisons dangereuses » qui gangrènent l’intérêt général et mettent en péril la santé publique, entre le monde de la recherche, de l’expertise scientifique et celui de l’industrie et de l’argent est pour moi un impératif catégorique.

 

A.L.R. : Quel groupe parlementaire et quelle commission intégrerez-vous en cas d’élection ?

M.R. : Élue depuis 2009, je siège dans le groupe des écologistes et des régionalistes et j’en suis fière. Les débats sont riches et féconds. Nous jouons notre rôle de parlementaire dans sa double dimension : créateur de lois et de normes et contrôleur du bon fonctionnement des institutions européennes (nous avons par exemple obtenu deux commissions parlementaires suite au scandale du Dieselgate et du glyphosate).

Je suis actuellement membre titulaire dans la commission Environnement, santé publique et sécurité alimentaire (ENVI) et souhaite y rester. Cette commission parlementaire rassemble le plus grand nombre de députés européens et traite de nombreux domaines.

La commission ENVI s’engage à proposer des solutions aux problèmes de santé publique et de sécurité. Elle touche également la gestion des déchets et des ressources, la qualité de l’air et de l’eau, la protection de la biodiversité et la lutte contre le changement climatique qui est au cœur de nos travaux.

Je me concentre également sur les relations Nord-Sud. Je suis actuellement Vice-Présidente de la Délégation à l’Assemblée parlementaire paritaire ACP-UE et souhaite renforcer mon combat en intégrant la commission parlementaire du développement (DEVE).

 

A.L.R. : Selon vous, le rôle d’un eurodéputé français est-il de défendre l’Europe ou la France ?

M.R. : Le rôle d’un député européen est de défendre l’intérêt général et surtout pas l’intérêt d’un seul État nation. L’Europe doit (ou devrait) protéger les citoyens en matière de sécurité (maintien de la paix), de santé, de protection de l’environnement, de lutte contre le changement climatique et de justice fiscale.

 

A.L.R. : Comment  jugeriez-vous le pouvoir du Parlement européen, par rapport à la Commission : est-il important, faible ou suffisant ?

M.R. : Pour l’adoption des actes législatifs, on distingue la procédure législative ordinaire (la codécision), qui place le Parlement sur un pied d’égalité avec le Conseil, mais aussi les procédures législatives spéciales, où le Parlement ne garde qu’un rôle consultatif.

Au fil des traités, le Parlement européen a vu au cours des décennies son pouvoir s’étendre. D’une manière générale, la procédure de codécision s’applique désormais dans presque tous les cas où le Conseil statue à la majorité qualifiée, la principale exception étant constituée par la Politique agricole commune.

C’est-à-dire : la plupart des aspects de la politique sociale, les mesures d’encouragement en matière d’emploi, la lutte contre l’exclusion, la politique de la santé, la lutte contre la fraude, la coopération douanière, la suppression des discriminations fondées sur la nationalité, l’accès aux professions non salariées, la politique des transports, la formation professionnelle, la recherche, la coopération au développement, certains aspects de la politique de l’environnement et de la politique de cohésion.

Mais il n’est pas normal que le Parlement européen n’ait qu’un avis sur la fiscalité, les affaires étrangères et le nucléaire ! L’atomique, lui, relève d’un Traité à part qui est le Traité Euratom, un traité obsolète et antidémocratique en excluant la codécision.

Par contre, le Parlement a un rôle important avec l’investiture de la Commission avec audition des futurs commissaires… Ce devrait être le cas pour les gouvernements nationaux. Nous avions ainsi attaqué en 2014 certains commissaires dont celui à l’énergie (Canete) pour leurs situations de conflits d’intérêts.

 

A.L.R. : Quelle est la principale qualité et quel est la principale carence du début de quinquennat d’Emmanuel Macron ?

M.R. : Si Emmanuel Macron a incontestablement réussi un « hold-up » parfait en 2017 en renouvelant le personnel politique et en balayant le vieux système politique dominant, les pratiques sont les mêmes qu’avant : liaisons dangereuses avec la sphère privée et les lobbies industriels, dérive monarchique.

Il a ajouté aux habits traditionnels des présidents de la 5ème République le mépris de classe avec des phrases humiliantes et culpabilisantes pour un grand nombre de nos concitoyens. Le mouvement des gilets jaunes est une réaction à ce mépris affiché avec tant d’arrogance.

Il ne faut jamais oublier les classes populaires et périphériques. Le ruissellement des riches vers les pauvres est un pur alibi. L’étiquette de Président des riches (suppression de l’ISF, cadeaux aux entreprises, baisse des APL, hausse du CICE…) qui colle à la peau d’Emmanuel Macron sera très dure à effacer.

 

A.L.R. : Quelle place à la cause animale dans votre programme ? (non pas l’écologie, mais la traite des animaux, l’expérimentation sur animaux de laboratoires…)

M.R. : Protéger les animaux ? La majeure partie des Français(es) est pour et demande que les maltraitances cessent. Pourtant le décalage est encore trop grand entre les paroles et les actes de celles et ceux qui nous gouvernent.

Il ne suffit pas de placer les mots de « bien-être animal » au gré des discours. Ce dont les animaux ont besoin, ce sont des politiques publiques qui prennent en compte leur dignité autant que leurs besoins essentiels ; les protéger et sanctionner celles et ceux qui le maltraitent.

Et parce que les animaux sauvages ne connaissent pas les frontières, ni d’ailleurs le commerce et le trafic des animaux, il nous faut construire une Europe forte de la protection animale. C’est pourquoi nous avons inscrit notre action au cœur de notre projet européen à l’orée des élections du mois de mai.

Ce projet est le fruit d’un travail collaboratif, mené par des militants de la cause animale.
Élevage, loisirs, divertissements, expérimentation, faune sauvage, toutes les causes animales se rejoignent. Voici notre programme : https://www.cjoint.com/doc/19_03/ICvgTM2kyqL_EELV-euro-2019-conditionanimale-210×210-16p-web-compressé.pdf

 

A.L.R. : Le groupe du Parti vert européen défend la devise « penser globalement pour agir localement » dans sa charte de 2006, principe valable notamment pour l’énergie. Soutenez-vous, comme le fait Générations, une délégation de certaines compétences aux municipalités ? Que pensez-vous des communautés de communes ?

M.R. : Je pense que la transition écologique et énergétique passe par tous les échelons en jouant au mieux sur la subsidiarité et la participation (y compris financière des citoyens). J’ai attaqué Jean-Luc Mélenchon là-dessus car je pense que la planification écologique ne doit pas être seulement étatique mais régionale (les élus écologistes se battent pour élaborer sur les régions des scénarios Négawatts adaptés aux caractéristiques des territoires).

Le développement des énergies renouvelables ne doit pas être centralisé et piloté par de grosses multinationales et des projets disproportionnés pouvant générer des préjudices locaux (paysagers ou autres). Il faut s’inspirer de l’Allemagne par exemple sur l’éolien et le photovoltaïque où des projets d’autonomie énergétique de villages et petits villes ont été réalisés avec intéressement des habitants. La transition écologique sera participative et collaborative ou elle ne sera pas.

 

A.L.R. : Pensez-vous comme Nicolas Hulot que les lobbies ont un poids dans les lieux de pouvoir, notamment les institutions européennes ?

M.R. : Je partage le diagnostic de Nicolas Hulot. Absolument. L’armée secrète des lobbies nous mène une guerre que nous ne voulons voir. Une guerre contre l’intérêt général. Une guerre pour la dictature de l’argent roi, pour la dérégulation des marchés, la déréglementation.

Il est temps de désarmer ceux qui procèdent à la capture de nos institutions : les banques, les Bayer-Monsanto et autres mastodontes de la chimie, de la pharmacie, de l’agroalimentaire L’épidémie de conflits d’intérêts et des scandales de corruption participe à la contamination du « tous pourris » qui fait le lit du national-populisme en France comme en Europe.

La clé de voûte des lobbies est le contrôle de l’appareil d’État et des autorités régulatrices. Or, l’argent facile des grands lobbies industriels inonde les experts des agences censés garantir la sécurité des consommateurs, les politiques impliqués dans le secteur concerné et la haute administration.

Pour asseoir son influence et sa « capture scientifique et réglementaire » en usurpant le pouvoir démocratique, les groupes d’intérêts industriels doivent provoquer le désintérêt des citoyens par le dégoût ou la dépossession de tout contrôle démocratique du domaine qui est visé.

Le culte du secret, les barrières scientifiques et techniques érigées par le petit microcosme scientifique et politique, sont là pour créer ce sentiment d’impuissance et cet entre soi antidémocratique.

Je demande depuis plusieurs années l’introduction de deux mesures essentielles pour rompre l’influence des lobbys : la fermeture à clé du grand manège des « portes tournantes » et la création d’un pôle d’experts indépendants dans le domaine environnemental, sanitaire et alimentaire.

Il faut en effet instaurer un délai de carence de 5 ans pour éviter les « portes tournantes » et les liaisons dangereuses public / privé. Il faut en finir avec les mouvements de circulation permanents entre les sphères dirigeantes du public et du privé.

Il faut aujourd’hui remplacer les évaluateurs externes et souvent bénévoles par des experts internes aux agences et complètement indépendants de l’industrie. Cela exige la création d’une Haute Autorité de la transparence de l’alerte en matière de santé et d’environnement (en reprenant les propositions de loi Blandin de 2013). Son rôle serait d’évaluer tous les liens et conflits d’intérêts des experts dans les agences et dans les ministères.

A côté de ces deux mesures essentielles pour rendre étanche la sphère publique d’influence extérieure, il convient aussi de développer les parades démocratiques pour limiter l’influence des lobbys et le clientélisme pour restaurer l’intérêt général. Cela passe par le développement de l’initiative législative et réglementaire citoyenne et de l’expertise citoyenne.

Cela passe aussi par la co-élaboration des politiques publiques, l’open access ou l’innovation numérique au service du citoyen et l’institutionnalisation de nouvelles formes de débat public pour éclairer la prise de décision sur politiques publiques d’infra ou autres  : convention citoyenne / jury citoyen… Ces nouveaux mécanismes de délibération collective permettent également de répondre à la crise de représentation et de légitimité qui frappe notre démocratie.

Il n’y a donc pas de fatalité à l’emprise des puissances de l’argent et d’intérêts court-termistes sur la décision et l’évaluation publique. C’est une question de volonté politique et du contrôle et de la réappropriation citoyenne de la chose publique.

 

A.L.R. : Dans le cadre du passage aux énergies renouvelables que vous défendez, la biomasse a-t-elle un rôle important ou mineur ? Le temps de reboisement est-il une entrave à l’utilisation durable de cette énergie, ou est-il possible d’y remédier ?

M.R. : L’objectif d’une économie basée à 100 % sur les énergies renouvelables dès 2050 est le seul moyen sûr de contenir le réchauffement climatique dans des limites sûres pour l’humanité et la planète. Et c’est possible, nous pouvons compter sur ressources naturelles abondantes au sein de l’UE le vent, le soleil, l’eau, la géothermie et aussi la biomasse durable.

Le principe de la biomasse durable est qu’il n’y ait pas de terres dédies à la seule production d’énergie. La biomasse utilisée pour l’énergie doit provenir essentiellement de résidus d’autres usages. Pour le bois, il s’agit principalement de productions liées à du bois utilisé comme matériau et aux opérations de sylviculture. Concernant le biogaz, il est produit également à partir de résidus de cultures, de déjections d’élevage, de bio déchets, et de couverts végétaux.

Enfin, sur les biocarburants, nous luttons contre les biocarburants de 1ère génération: ceux  issus des cultures vivrières et fourragères, comme l’huile de palme, ont un impact dévastateur sur la forêt, la concurrence avec les terres arables et la pression sur les prix des cultures.

Il s’agit d’une fausse solution, qui n’est pas durable. Les Verts au Parlement européen ont réussi à mettre fin aux incitations directes de l’UE en faveur de ces types de carburants, retirant ainsi l’argument principal avancé par les gouvernements pour continuer à subventionner leurs agriculteurs au détriment du climat.

Une élimination progressive de l’huile de palme et du soja est prévue de 2023 à 2030. Il faut penser à une production de biocarburants de 2ème génération, produits à partir de matériaux lignocellulosiques (paille, bois) pour les usages qui semblent difficilement pouvoir être assurés par le gaz et l’électricité et nécessitent des carburants liquides, comme l’aviation.

 

A.L.R. : Lors de sa campagne présidentielle avortée, Yannick Jadot soutenait le droit de vote des étrangers aux élections locales. S’agit-il uniquement des municipales ou la mesure inclut-elle aussi les départementales ou les régionales ?

M.R. : Le droit de vote pour les résidents étrangers, promesse électorale faite depuis près de 40 ans, approuvée par les électeurs et électrices à au moins quatre reprises depuis 1981, doit maintenant être tenu.

Nous ne pouvons plus accepter que l’on se comporte d’une façon aussi indécente avec près de deux millions et demi d’étrangers extracommunautaires qui vivent et travaillent dans nos communes ou ils participent à la vie locale et paient des impôts mais aussi devant leurs enfants et maintenant leurs petits enfants dont certains sont élu(e)s de la République. Nombre d’entre elles/eux sont responsables d’associations, délégué(e) de parents d’élèves, délégué(e) syndicaux.

La vie locale est un lieu essentiel de la vie démocratique, du vivre ensemble et il n’existe aucune raison pour que toutes celles et tous ceux qui résident sur ces territoires n’y participent pas de façon égale. Il est temps de franchir une nouvelle étape pour l’élargissement du suffrage universel, la démocratie, la cohésion sociale et pour l’égalité des droits.Le droit de vote doit concerner l’ensemble des élections locales.

 

A.L.R. : Avez-vous tenté de discuter avec d’autres mouvements écologistes en vue d’une liste commune, comme Génération Écologie ou le MEI ? Ou alors des mouvements de gauche ?

M.R. : Nous avons discuté avec l’ensemble des personnes et des mouvements qui se réclament de l’écologie. Nous avons sur nos listes des représentants issus de la société civile qui se battent pour une agriculture soutenable, pour le développement des énergies renouvelables, le développement des circuits courts (avec le directeur des Biocoop)… Nous avons aussi des candidats issus de l’Alliance écologiste indépendante et de Régions et Peuples solidaires.

Notre but de cette séquence n’est pas de refonder la gauche mais bien de créer un pôle écologiste fort au niveau européen.Nous sommes écologistes et nous allons l’assumer pleinement. Nous incarnons une nouvelle société.

Aujourd’hui, les offres européennes sont soit le statut quo libéral incarné en France par Emmanuel Macron, soit le repli identitaire et national, qui se décline en France par le FN ou La France insoumise. Ces deux propositions sont les deux faces d’une même pièce qui mènent à la fin de l’Europe.

Il faut refuser cette injonction à se soumettre à cette fausse alternative et incarner une troisième voie.
La troisième offre européenne doit être fédéraliste, elle s’incarne dans l’écologie.

 

A.L.R. : Quelle est la principale qualité et le point faible de votre liste pour cette élection ?

M.R. : La principale qualité de la liste écolo est celui de la cohérence, de la constance et de la consistance. Nous siégeons dans un groupe écologiste au Parlement européen depuis des décennies, nous avons été les premiers à créer un parti transnational. Nous savons gagner des batailles au Parlement européen en créant des majorités grâce à notre force de conviction, notre défense de l’intérêt général et la protection des citoyens européens.

Je pense à la pêche électrique, au glyphosate (même si nous n’avons pas été suivi ensuite par les États membres…). Nous considérons tous que si on aime l’Europe, il faut savoir la changer. Continuer avec l’Europe libérale et dérégulée telle qu’elle va, c’est donner du poids au repli nationaliste, identitaire et populiste.

 

A.L.R. : Pour conclure, pourquoi faudrait-il voter pour vous le 26 mai prochain ?

M.R. : La liste des écologistes est la seule liste qui a l’expérience du combat pour une autre Europe : plus solidaire, plus démocratique et plus démocratique. Les futurs élus seront des combattants qui savent s’attaquer aux lobbies qui nous empoisonnent.

Le choix de l’écologie est le seul choix pour la préservation de la paix et de l’humanité.