200 000 poules, des cadavres et le silence : le scandale qui a fait vaciller un élevage
Par : Joël Pierre Chevreux
Deux cent mille poules enfermées dans des cages, des animaux déplumés, des parasites, des asticots et des cadavres au milieu des survivantes. En mai 2016, les images tournées au GAEC du Perrat, à Chaleins dans l'Ain, provoquent une onde de choc bien au-delà du monde agricole. Le plus dérangeant ne réside pourtant pas seulement dans ce que montrent les images. Il réside dans ce qu'elles révèlent : l'élevage faisait déjà l'objet de contrôles, d'injonctions et de procédures administratives. Il faudra la diffusion publique de ces images pour que l'affaire bascule et que le préfet ordonne l'évacuation des bâtiments.
Une image qui ne pouvait plus être ignorée
Il y a des photographies que l'on regarde difficilement. Celles du GAEC du Perrat appartiennent à cette catégorie.
En avril 2016, des images tournées clandestinement dans l'élevage montrent des poules pondeuses enfermées dans des cages, certaines fortement déplumées, évoluant au milieu de cadavres. Des poux rouges sont visibles sur les animaux et les œufs ; des asticots prolifèrent dans certaines zones. Le tableau décrit par les images et les témoignages ne correspond plus à l'image rassurante d'une production alimentaire maîtrisée : derrière l'œuf présenté au consommateur apparaît un univers industriel dans lequel des milliers d'animaux vivent dans une promiscuité extrême. Le GAEC du Perrat comptait alors près de 200 000 poules pondeuses. L214, qui diffuse les images le 25 mai 2016, affirme que la situation avait déjà été signalée auparavant. Le scandale ne naît donc pas simplement de la découverte d'un élevage inconnu : il naît de la confrontation entre ce qui était visible à l'intérieur et la lenteur apparente de la réponse institutionnelle.
Les autorités connaissaient déjà le problème
C'est ici que le dossier devient véritablement embarrassant. La préfecture de l'Ain avait déjà procédé à plusieurs contrôles. Un arrêté préfectoral de janvier 2016 faisait notamment état de problèmes sanitaires constatés lors d'une inspection menée en août 2015, avec présence importante de mouches, de larves et accumulation de fientes. D'autres procédures avaient suivi, jusqu'à une suspension partielle de l'activité à la fin mars 2016. Le 18 mai, quelques jours seulement avant la diffusion des images, une nouvelle inspection avait encore eu lieu. La situation faisait donc l'objet d'un suivi administratif. Et pourtant, les images rendues publiques le 25 mai produisent un effet que les procédures précédentes n'avaient manifestement pas produit auprès de l'opinion. Voilà toute l'ambiguïté du scandale : combien de temps une situation peut-elle rester administrativement problématique avant de devenir humainement intolérable ?
Le choc d'un système industriel
Le GAEC du Perrat n'était pas une petite exploitation familiale avec quelques dizaines de volailles. Il s'agissait d'une installation industrielle considérable, spécialisée notamment dans les poules pondeuses. L'élevage travaillait alors pour la marque Matines et ses œufs étaient distribués dans plusieurs grandes enseignes. La révélation du scandale ne concerne donc plus uniquement un exploitant, ses bâtiments et ses animaux. Elle atteint toute une chaîne : production, conditionnement, marques, distribution et consommateur. C'est précisément ce qui donne à l'affaire une portée nationale. Car le consommateur ne voit jamais la cage. Il voit une boîte d'œufs. Il ne voit pas la poule déplumée. Il voit une photographie imprimée sur un emballage, sans voir le cadavre oublié dans une installation. Il voit un produit alimentaire posé dans un rayon. Le scandale fait brutalement disparaître cette distance.
Quand le cadavre devient le symbole du système
Un cadavre au milieu de poules vivantes pourrait n'être, pris isolément, qu'un dysfonctionnement dramatique dans une exploitation. Mais lorsque les images montrent simultanément des animaux déplumés, des parasites, des asticots, des accumulations de déjections et une importante concentration d'animaux, la question change de nature. Elle ne porte plus seulement sur un incident. Elle porte sur les conditions permettant à une telle situation de durer. La préfecture elle-même reconnaît alors que l'exploitation connaît de grandes difficultés économiques et que le nombre d'employés est devenu insuffisant pour assurer correctement les tâches quotidiennes. Dans son communiqué du 31 mai 2016, l'État évoque également les difficultés à respecter les prescriptions techniques d'entretien et de nettoyage. Et voilà le paradoxe : lorsque la rentabilité, la taille de l'installation et les contraintes économiques deviennent telles que l'entretien et les soins ne peuvent plus être correctement assurés, peut-on encore parler d'un modèle maîtrisé ?
Le préfet ordonne la vidange
Le 27 mai 2016, deux jours après la diffusion des images, le préfet de l'Ain ordonne que les bâtiments du GAEC du Perrat soient vidés et nettoyés dans un délai de trois semaines. La décision intervient après une succession de procédures et de contrôles. L'État précise également qu'il veillera, pendant l'évacuation, à ce que les animaux encore présents bénéficient de conditions compatibles avec leurs besoins physiologiques. Mais une nouvelle polémique surgit immédiatement : que faire des 200 000 poules ? Des associations demandent que les animaux ne soient pas simplement envoyés à l'abattoir, mais qu'une partie d'entre eux puisse être sauvée et confiée à des structures capables de les accueillir. L214, la SPA, la Fondation 30 Millions d'Amis, la Fondation Brigitte Bardot, CIWF et d'autres organisations se mobilisent pour tenter d'organiser un sauvetage. La question devient alors vertigineuse : comment sauver 200 000 êtres vivants lorsque le système qui les a enfermés ne peut plus les prendre en charge ?
Une affaire qui dépasse le seul élevage du Perrat
Le scandale du Perrat ne disparaît pas avec la fermeture de l'exploitation.
Il contribue à alimenter une réflexion beaucoup plus large sur les œufs issus de l'élevage en cage et sur la responsabilité des distributeurs. Selon le bilan publié ultérieurement par L214, la marque Matines avait retiré deux millions d'œufs après la révélation et plusieurs enseignes allaient ensuite annoncer des engagements concernant les œufs issus de cages. L'affaire illustre ainsi un mécanisme désormais bien connu : une caméra entre dans un lieu fermé, une réalité devient visible, l'opinion s'indigne, les marques réagissent et les pouvoirs publics accélèrent. Mais une question demeure. Pourquoi faut-il attendre les images pour voir ce que les contrôles sont censés permettre de détecter ?
Le véritable scandale est peut-être celui du regard
Le GAEC du Perrat a finalement fermé. Mais le débat qu'il a provoqué dépasse largement le destin d'une exploitation de l'Ain. Il interroge notre rapport à l'animal d'élevage. Une poule demeure-t-elle un être vivant lorsque son existence se réduit à une unité de production ? À partir de quel nombre cesse-t-on de voir des animaux pour ne considérer qu'un cheptel ? Et combien d'images faut-il encore avant que la société refuse définitivement certaines pratiques ?
Deux cent mille poules. Un chiffre presque impossible à imaginer.
Alors réduisons-le à une seule. Une poule déplumée. Une cage. Un cadavre à côté d'elle. Des parasites. De la peur. Et, derrière cette scène, un système économique qui continue de fonctionner. C'est peut-être cela, au fond, que les images du Perrat ont rendu impossible : regarder un œuf sans se demander, désormais, ce qu'il a fallu faire subir à celle qui l'a pondu.
Lorsqu'elle rencontre Chloé dans un refuge de Montpellier, Géraldine ne cherche pas nécessairement à adopter une chienne âgée. Pourtant, quelque chose se produit entre elles. La jeune fille a 13 ans. Abandonné après le divorce de ses propriétaires l'animal semble avoir perdu ses repères. Géraldine décide malgré tout de lui ouvrir sa porte.


