Comment l’Union européenne nous a mis dans la mouise
Par : Joël Pierre Chevreux
De la promesse de prospérité au sentiment de déclassement, l'Union européenne est devenue le bouc émissaire de toutes les frustrations françaises. Mais derrière les slogans, une question mérite d'être posée sans détour. Quelles difficultés résultent réellement des décisions de Bruxelles, et lesquelles découlent des choix de nos propres gouvernants ?
Une promesse européenne qui a perdu de son éclat
Il fut un temps où l'Europe faisait rêver. La paix entre les nations, la libre circulation, la puissance économique, la solidarité entre les peuples et la promesse d'une prospérité partagée constituaient les piliers d'un projet présenté comme une évidence historique. L'Union européenne devait permettre aux nations du continent de peser davantage face aux États-Unis, à la Chine et aux autres grandes puissances. Pourtant, des décennies après sa construction, une partie croissante des Français regarde ce projet avec désillusion. Factures élevées, industrie affaiblie, agriculture sous pression, règles toujours plus nombreuses, sentiment de dépossession démocratique et dépendances stratégiques alimentent une interrogation devenue politique. Comment une institution conçue pour renforcer les nations a-t-elle pu donner à tant de citoyens l'impression qu'elles perdaient la maîtrise de leur destin ? Faut-il accuser Bruxelles de tous nos malheurs, ou reconnaître que nos propres dirigeants ont parfois utilisé l'Europe pour imposer des décisions qu'ils n'auraient pas osé défendre seuls ? La réponse exige de dépasser les discours officiels comme les caricatures souverainistes. Car si l'Union européenne n'explique pas tout, certaines orientations communautaires ont bel et bien contribué aux difficultés françaises.
Le marché unique, une concurrence pas toujours loyale
Le marché unique devait favoriser la circulation des marchandises, des services, des capitaux et des personnes. Sur le papier, la logique paraît séduisante. Une entreprise française accède à plusieurs centaines de millions de consommateurs, les échanges se développent et les prix peuvent diminuer grâce à la concurrence. Mais cette ouverture profite inégalement aux acteurs économiques. Comment un agriculteur français soumis à des normes sanitaires, environnementales et sociales exigeantes peut-il rivaliser avec un concurrent bénéficiant de coûts de production inférieurs ? Comment une PME industrielle française peut-elle résister à des produits fabriqués dans des pays où les salaires, les contraintes réglementaires et les coûts énergétiques diffèrent fortement ? La concurrence ne devient véritablement équitable que lorsque les conditions de production et les exigences imposées aux acteurs se rapprochent suffisamment. Or cette convergence reste incomplète, notamment face aux importations provenant de pays extérieurs à l'Union. La France a ainsi pu voir disparaître des activités industrielles sans que la seule construction européenne en fournisse l'explication. Les délocalisations résultent aussi de choix patronaux, de stratégies financières, de décisions fiscales et d'insuffisances nationales en matière d'investissement. Mais l'ouverture commerciale, lorsqu'elle ne s'accompagne pas de protections adaptées et d'une véritable stratégie industrielle, peut accélérer le mouvement. L'Europe a organisé un vaste espace de concurrence. Elle n'a pas toujours su construire avec la même détermination les instruments de protection économique nécessaires pour préserver ses capacités productives.
L'euro, une monnaie commune, des économies différentes
L'euro devait simplifier les échanges, supprimer les risques de change entre les pays participants et renforcer le poids international de l'Europe. Il a apporté des avantages réels aux entreprises, aux voyageurs et aux investisseurs. Pourtant, la monnaie unique présente une difficulté fondamentale : elle réunit des économies dont les structures, les niveaux de productivité, les spécialisations industrielles et les situations budgétaires diffèrent considérablement. Avant l'euro, la France pouvait, dans certaines circonstances, ajuster sa compétitivité par une dévaluation du franc. Cette possibilité a disparu. Désormais, un pays confronté à des difficultés de compétitivité doit notamment agir sur ses coûts, sa productivité, ses investissements et son organisation économique. L'Allemagne, grâce à son appareil industriel exportateur et à sa spécialisation, a longtemps tiré un avantage important de la monnaie commune, tandis que la France a connu une érosion de sa compétitivité industrielle. L'euro n'explique pas à lui seul cette divergence, mais il a supprimé un instrument d'ajustement sans instaurer une solidarité budgétaire équivalente à celle qui existe dans un véritable État fédéral. La Banque centrale européenne fixe sa politique monétaire pour l'ensemble de la zone euro, non pour les seuls besoins français. Une politique adaptée à une économie peut se révéler moins favorable à une autre. Voilà l'une des contradictions du système : une monnaie unique sans gouvernement économique pleinement unifié, sans budget fédéral comparable à celui des grandes puissances et sans mécanisme permanent de compensation entre toutes les régions. L'Europe monétaire a avancé plus vite que l'Europe politique.
L'agriculture, première victime d'une équation contradictoire ?
Les agriculteurs français incarnent désormais l'une des fractures les plus visibles entre les décisions européennes et la réalité du terrain. Ils doivent produire, investir, respecter des obligations environnementales, assurer la traçabilité et répondre à des exigences sanitaires élevées, tout en affrontant la pression des prix exercée par les distributeurs et les marchés mondiaux. La politique agricole commune apporte pourtant des soutiens financiers considérables et constitue un pilier historique de la construction européenne. Il serait donc inexact de prétendre que Bruxelles abandonne intégralement les exploitants. Le problème se situe ailleurs, dans les contradictions entre les objectifs affichés, les règles applicables et les résultats économiques. Comment demander toujours davantage d'efforts aux producteurs européens si les produits importés ne répondent pas à des exigences équivalentes ? Comment protéger la biodiversité tout en laissant des exploitations disparaître faute de revenus suffisants ? Comment réclamer une agriculture plus durable sans assurer aux agriculteurs les moyens économiques de cette transition ? Les normes européennes ne sont pas seules responsables. Les gouvernements nationaux ajoutent parfois leurs propres contraintes, les distributeurs imposent une pression commerciale considérable et les filières souffrent de déséquilibres de pouvoir. Mais l'Union porte une responsabilité politique lorsqu'elle ne parvient pas à concilier suffisamment protection environnementale, souveraineté alimentaire et rémunération des producteurs. Une transition écologique qui ruine ceux qui nourrissent la population finit par discréditer l'écologie elle-même.
Fiscalité, bureaucratie, coût de l'énergie, formation et financement des entreprises. Pour le président de Nouvelle Énergie, la réindustrialisation exige avant tout de restaurer la liberté d'entreprendre et la compétitivité de la France.


