Comment Macron a fabriqué l'échec de ses Premiers ministres
Par : Rédaction Infopremière
Édouard Philippe, Jean Castex, Élisabeth Borne, Gabriel Attal, Michel Barnier, François Bayrou… et désormais Sébastien Lecornu. Depuis 2017, Emmanuel Macron a vu défiler les locataires de Matignon à un rythme inhabituel. Six Premiers ministres se sont succédé avant Lecornu, chacun arrivant avec la promesse d'une nouvelle étape et repartant avec un bilan brouillé par les crises, les impopularités ou les décisions présidentielles. Alors, simple malchance ? Ou conséquence logique d'un système dans lequel le président décide, tandis que le Premier ministre encaisse ?
À L'ÉLYSÉE, LE POUVOIR ; À MATIGNON, LA FACTURE
Emmanuel Macron n'a jamais véritablement caché sa volonté de diriger. Dès son premier quinquennat, la frontière entre l'Élysée et Matignon paraît parfois particulièrement mince. Le président fixe les grandes orientations, intervient directement dans les crises, prend la parole sur les sujets majeurs et impose régulièrement son tempo politique. Le Premier ministre, lui, doit transformer ces orientations en décisions concrètes. Sur le papier, cela correspond au fonctionnement de la Ve République. Dans la pratique, le système produit une conséquence redoutable : le président conserve la hauteur de vue tandis que le Premier ministre se retrouve au contact des coups. Et lorsqu'une réforme devient impopulaire, ce n'est pas le portrait présidentiel qui apparaît systématiquement en première ligne. C'est celui du Premier ministre.
ÉDOUARD PHILIPPE : LE PREMIER FUSIBLE
Édouard Philippe dispose pourtant d'un profil solide. Nommé en 2017, il vient de la droite et apporte à Emmanuel Macron une ouverture politique importante. Son gouvernement engage rapidement plusieurs réformes : droit du travail, SNCF, fiscalité, retraites. Puis surviennent les Gilets jaunes. Le mouvement, déclenché notamment par la contestation de la hausse des taxes sur les carburants, devient rapidement une crise politique nationale. Édouard Philippe annonce un moratoire avant que le pouvoir n'organise le Grand débat national. Le Premier ministre devient alors le visage de la crise. Quelques mois plus tard, il porte la réforme des retraites voulue par Emmanuel Macron. Le projet provoque grèves et manifestations avant que la pandémie de Covid-19 n'interrompe son examen. Philippe quitte finalement Matignon en juillet 2020. Ironie de l'Histoire : il sort du gouvernement plus populaire qu'il n'y était entré.Le Premier ministre avait-il réellement échoué ? Ou avait-il surtout absorbé les coups d'une politique présidentielle dont il n'était pas l'unique concepteur ?
JEAN CASTEX : LE PREMIER MINISTRE DE LA CRISE PERMANENTE
Jean Castex arrive à Matignon en juillet 2020 avec une mission qui ferait reculer plus d'un candidat : gérer la pandémie et organiser le déconfinement. Il connaît parfaitement le dossier. Avant sa nomination, il coordonne précisément la stratégie de déconfinement. Son gouvernement doit ensuite affronter les vagues successives du Covid-19, développer la vaccination et soutenir l'économie avec un plan de relance de 100 milliards d'euros. Mais quel bilan personnel peut réellement construire un Premier ministre lorsque l'essentiel de son mandat se déroule sous état d'urgence, confinements, couvre-feux et conseils de défense ? Castex gère. Il rassure. Il explique. Mais le président demeure omniprésent. Et lorsque la crise s'achève politiquement, Castex s'en va. Encore un Premier ministre dont le passage à Matignon reste davantage associé à une crise qu'à une œuvre politique personnelle.
ÉLISABETH BORNE : QUAND MATIGNON PREND LE 49.3 EN PLEINE FIGURE
Avec Élisabeth Borne, le mécanisme devient encore plus visible. Nommée en mai 2022, elle hérite d'une situation parlementaire beaucoup plus compliquée après les élections législatives. Sans majorité absolue, son gouvernement doit chercher des compromis… ou utiliser le 49.3. Puis arrive la réforme des retraites. Le projet constitue l'une des grandes promesses du second quinquennat Macron. Mais c'est Élisabeth Borne qui en devient le visage quotidien. Manifestations, grèves, colère sociale, débats parlementaires interminables : la Première ministre porte la réforme jusqu'à l'épuisement politique. Elle finit par quitter Matignon en janvier 2024. Là encore, la question mérite d'être posée : combien de son bilan appartient réellement à Élisabeth Borne et combien appartient au président qui l'a nommée et qui avait placé cette réforme au cœur de son projet ?
GABRIEL ATTAL : LE RENOUVEAU QUI N'AURA PAS EU LE TEMPS
Gabriel Attal arrive en janvier 2024 avec une autre promesse : jeunesse, énergie, proximité. Il possède alors une popularité importante et apparaît comme celui qui pourrait relancer un quinquennat à bout de souffle. Mais il lui reste à peine quelques mois. Le 9 juin 2024, Emmanuel Macron annonce la dissolution de l'Assemblée nationale. Et soudain, le Premier ministre n'a plus le temps de construire son propre bilan. Il doit gérer une campagne électorale et défendre la majorité présidentielle dans une France politiquement bouleversée. Le président prend la décision. Le Premier ministre doit l'assumer. Encore une fois, Matignon encaisse une décision venue d'en haut.
MICHEL BARNIER : LE PREMIER MINISTRE SACRIFIÉ PAR LA DISSOLUTION
Puis vient Michel Barnier. Son arrivée en septembre 2024 intervient dans une Assemblée nationale fragmentée à la suite des législatives provoquées par la dissolution. Barnier dispose d'une expérience politique considérable. Mais il se retrouve pratiquement condamné à l'impuissance. Comment gouverner sans majorité ? Comment faire adopter un budget lorsque chaque groupe parlementaire peut faire tomber le gouvernement ? Il tente de tenir. Il ne tient que quelques mois. Le 13 décembre 2024, son passage à Matignon s'achève. Un Premier ministre nommé dans une configuration parlementaire créée par une décision présidentielle, puis emporté par cette même configuration. Difficile de faire plus cruel.
FRANÇOIS BAYROU : MATIGNON TRANSFORMÉ EN MISSION IMPOSSIBLE
François Bayrou arrive ensuite. Et il récupère une France politiquement épuisée. Son discours de politique générale de janvier 2025 décrit lui-même une succession de crises : Gilets jaunes, Covid, guerre en Ukraine, inflation et explosion du prix de l'énergie. Mais surtout, Bayrou doit gouverner sans majorité stable. Il tente de construire une trajectoire budgétaire et demande finalement la confiance de l'Assemblée sur son projet. Il la perd. Son gouvernement quitte Matignon en septembre 2025. Bayrou aura donc connu le même destin que Barnier : arriver après une crise politique majeure et devoir en assumer les conséquences sans disposer des moyens parlementaires nécessaires pour gouverner durablement.
ET MAINTENANT, SÉBASTIEN LECORNU
Après Philippe, Castex, Borne, Attal, Barnier et Bayrou, Sébastien Lecornu arrive à Matignon. La question n'est plus seulement de savoir qui sera le prochain Premier ministre. La vraie question devient : combien de temps pourra-t-il durer ? Car le problème semble désormais dépasser les personnalités.
LE VRAI PROBLÈME : UN PRÉSIDENT QUI NE PEUT PAS GAGNER AVEC SON PREMIER MINISTRE
Accuser Emmanuel Macron d'avoir volontairement voulu saboter le bilan de chacun de ses Premiers ministres serait aller trop loin sans preuve. Mais une observation politique peut difficilement être écartée. Le système Macron semble produire mécaniquement des Premiers ministres fragilisés. Le président conserve l'initiative. Le Premier ministre applique. Le président annonce. Le Premier ministre explique. Le président décide parfois d'un changement de stratégie. Le Premier ministre doit s'adapter. Et lorsque la colère monte, Matignon devient la cible. Ce fonctionnement peut préserver temporairement l'Élysée. Mais il détruit progressivement la fonction de Premier ministre.
UNE MACHINE À FABRIQUER DES FUSIBLES ?
Six Premiers ministres en moins de neuf ans avant l'arrivée de Sébastien Lecornu : le chiffre suffit à poser question. Édouard Philippe avait les Gilets jaunes. Jean Castex avait le Covid. Élisabeth Borne avait les retraites. Gabriel Attal a eu la dissolution. Michel Barnier a eu l'Assemblée sans majorité. François Bayrou a eu l'impasse budgétaire et parlementaire. Et chacun a quitté Matignon avec un bilan nécessairement brouillé par la crise. Peut-être Emmanuel Macron n'a-t-il jamais voulu que ses Premiers ministres échouent. Mais il a construit un système dans lequel ils avaient toutes les raisons d'échouer. C'est toute l'ambiguïté du macronisme. Le président reste maître du cap. Mais lorsqu'un navire prend l'eau, c'est le Premier ministre que l'on voit écoper. Et lorsque le bateau finit par couler, il suffit de changer de capitaine. À force de changer le locataire de Matignon, Emmanuel Macron n'a peut-être pas seulement changé de Premier ministre. Il a surtout évité qu'un seul d'entre eux puisse lui faire de l'ombre.
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