ESOD : Le scandale des animaux condamnés à mort
Par : Joël Pierre Chevreux
Ils ont survécu aux incendies, aux sécheresses, aux canicules et à la destruction progressive de leurs habitats. Pourtant, pour certains animaux sauvages, le répit aura été de courte durée. Le gouvernement vient de publier la nouvelle liste des « espèces susceptibles d'occasionner des dégâts », les fameuses ESOD. Derrière ce sigle administratif d'une froideur redoutable se cachent des renards, des fouines, des martres, des belettes, des corneilles, des pies ou encore des geais, susceptibles, selon les territoires et les conditions réglementaires, d'être tirés, piégés ou déterrés. Et tandis que la crise climatique fragilise déjà la biodiversité, cette question dérange : pourquoi continuer à détruire des animaux alors que des travaux scientifiques contestent l'efficacité de cette politique ? Le cri d'alerte de Animaux Première...
UN SIGLE ADMINISTRATIF POUR UNE RÉALITÉ BRUTALE
ESOD : Quatre lettres presque anodines, administratives, techniques, destinées à faire oublier la réalité qu'elles recouvrent. Car derrière cette appellation se trouvent des animaux sauvages dont le classement peut permettre, dans certaines circonstances, la destruction par différents moyens létaux. Le renard figure parmi les espèces concernées, avec des possibilités de piégeage et de déterrage dans les conditions prévues par la réglementation. D'autres espèces peuvent également entrer dans le dispositif selon les départements : fouine, martre, belette, corbeau freux, corneille noire, pie bavarde, geai des chênes ou étourneau sansonnet. Le vocabulaire compte. On ne parle plus d'animaux que l'on tue, mais de « destructions ». On ne parle plus d'espèces considérées comme nuisibles, mais d'« espèces susceptibles d'occasionner des dégâts ». La terminologie administrative transforme ainsi une opération de mise à mort en procédure de gestion. Mais derrière les mots, il reste une réalité : des animaux sont éliminés au nom des dégâts qu'ils pourraient provoquer.
LE PARADOXE QUI FAIT EXPLOSER LA POLÉMIQUE
Le calendrier rend la décision particulièrement explosive. La France vient de traverser un été marqué par des épisodes de chaleur extrême, des sécheresses et des incendies qui ont ravagé des territoires entiers. Dans les zones sinistrées, la faune sauvage doit composer avec des habitats détruits, des points d'eau raréfiés, une végétation brûlée et des ressources alimentaires réduites. Les animaux survivants doivent déjà fuir les flammes, chercher de nouveaux territoires et retrouver de quoi se nourrir. Et maintenant, certains peuvent de nouveau devenir des cibles. Le paradoxe apparaît brutalement : on découvre l'urgence de protéger la biodiversité lorsque les flammes la détruisent, mais on continue parallèlement à autoriser la destruction réglementée de certaines espèces. Pour le Parti animaliste, cette contradiction révèle l'incohérence d'une politique qui continue de traiter certains animaux comme des problèmes à éliminer plutôt que comme des éléments d'écosystèmes à préserver.
ET SI CES DESTRUCTIONS NE SERVAIENT À RIEN ?
C'est probablement le point le plus embarrassant du dossier. Une étude du Muséum national d'histoire naturelle, publiée en mars 2026 dans Biological Conservation, a analysé sept années de données concernant les destructions d'ESOD et les dégâts déclarés. Selon les résultats mis en avant par le Parti animaliste, davantage de destructions ne conduisent pas à une diminution des pertes économiques attribuées aux espèces concernées. À l'inverse, l'arrêt des destructions ne provoquerait pas l'augmentation attendue de ces dégâts. Chez les oiseaux étudiés, l'intensité des destructions ne permettrait pas davantage de réduire les populations reproductrices. Si ces résultats se confirment dans la durée, une question devient incontournable : combien d'animaux faut-il encore tuer avant d'admettre qu'une politique inefficace mérite d'être réexaminée ?Car le véritable scandale ne résiderait alors plus seulement dans la destruction d'animaux sauvages. Il résiderait dans la possibilité de poursuivre une politique létale malgré des résultats scientifiques qui en contestent l'efficacité.
LE RENARD, COUPABLE IDÉAL ?
Le renard concentre depuis longtemps les passions. Prédateur opportuniste, capable de s'adapter à des environnements profondément transformés par l'homme, il suscite autant l'admiration que la méfiance. Dans certaines représentations rurales, il demeure le voleur de poulaillers par excellence. Mais réduire un animal à ses conflits avec certaines activités humaines revient à oublier sa fonction écologique. Le renard participe notamment à la régulation de certaines populations de petits mammifères. Son comportement s'inscrit dans un équilibre écologique complexe, dans lequel chaque espèce interagit avec les autres. Le considérer uniquement sous l'angle des dégâts revient donc à poser une question extrêmement étroite : combien coûte-t-il ? La question inverse mérite pourtant d'être posée : que vaut-il dans un écosystème ?
APRÈS LES INCENDIES, LE BESOIN D'UN RÉPIT
Le débat sur les ESOD intervient également alors que la question de la protection de la faune lors des catastrophes naturelles commence à émerger dans le débat public. Le Parti animaliste demande notamment l'intégration des animaux dans les dispositifs de protection civile et la création d'un véritable dispositif national de protection en cas de catastrophe. Il réclame également la suspension de la chasse dans les territoires frappés par les incendies, afin de laisser aux animaux survivants la possibilité de retrouver nourriture, eau et abris. Cette demande pose une question de bon sens : après une catastrophe écologique, faut-il immédiatement reprendre la pression sur les populations animales déjà fragilisées ?
TUER PLUS POUR PROTÉGER MOINS ?
Le débat ne consiste évidemment pas à nier l'existence de dégâts. Des agriculteurs, des éleveurs, des particuliers ou des gestionnaires de territoires peuvent réellement subir des dommages liés à certaines espèces sauvages. Ces difficultés méritent des réponses concrètes. Mais entre l'absence totale de régulation et la destruction systématique, il existe une troisième voie : prévention, protection des élevages, sécurisation des cultures, dispositifs d'effarouchement, adaptation des pratiques et solutions non létales. Encore faut-il accepter de les développer. Le véritable enjeu consiste donc à savoir si la destruction doit rester le réflexe prioritaire ou devenir, lorsqu'elle s'impose réellement, une mesure exceptionnelle, strictement encadrée et scientifiquement évaluée.
QUATRE LETTRES QUI POSENT UNE QUESTION DE SOCIÉTÉ
Le classement ESOD pourrait sembler n'être qu'un dossier réglementaire parmi d'autres. Il touche pourtant à une question beaucoup plus profonde : quelle place voulons-nous encore laisser aux animaux sauvages dans un pays où leurs habitats reculent et où les dérèglements climatiques s'intensifient ? Chaque incendie rappelle la fragilité du vivant. Chaque sécheresse réduit les ressources disponibles. Chaque artificialisation grignote les territoires naturels. Dans ce contexte, continuer à désigner certaines espèces comme susceptibles d'occasionner des dégâts interroge. Le problème ne consiste pas à sanctuariser chaque animal quelles que soient les circonstances. Il consiste à demander des preuves d'efficacité avant de tuer. Car si la science démontre qu'une politique de destruction ne réduit pas réellement les dégâts qu'elle prétend combattre, alors le débat change de nature. Ce ne sont plus seulement les animaux que l'on doit regarder. C'est notre propre modèle de gestion du vivant. Et derrière les quatre lettres ESOD, une question finit par s'imposer : combien de temps encore la France acceptera-t-elle de considérer la destruction comme une solution avant de chercher véritablement à prévenir les conflits entre l'homme et la faune sauvage ?
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