France-Allemagne le couple européen au bord de la rupture ?

17/09/2026

Par : Joël Pierre Chevreux

Pendant des décennies, Paris et Berlin ont incarné le moteur politique de la construction européenne. Aujourd'hui, les désaccords se multiplient sur le budget de l'Union, la défense, l'industrie, l'espace, la souveraineté et même la conception de la puissance européenne. Le couple franco-allemand ne s'est pas séparé, mais il ne fonctionne plus comme avant. Derrière les querelles de circonstance se dessine une question autrement plus grave : la France et l'Allemagne veulent-elles encore construire la même Europe ?

Le vieux moteur européen tousse

Il faut mesurer ce que représente historiquement la relation franco-allemande. Depuis la réconciliation scellée après la Seconde Guerre mondiale, puis le traité de l'Élysée signé en 1963 par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, la coopération entre Paris et Berlin constitue l'un des fondements politiques de la construction européenne. La logique reposait sur une idée simple : deux nations longtemps ennemies pouvaient transformer leur rivalité en partenariat et entraîner derrière elles les autres États européens. Pendant plusieurs décennies, malgré les crises et les désaccords, ce mécanisme a fonctionné. Aujourd'hui, le problème ne tient plus seulement aux relations personnelles entre dirigeants ; il touche aux intérêts économiques, aux priorités stratégiques et aux conceptions mêmes de la puissance. L'Ifri constatait encore en juillet 2026 que le tandem franco-allemand devait rester un moteur de la réforme européenne, tout en soulignant l'ampleur des défis auxquels il se trouve confronté. La difficulté vient notamment du fait que Paris et Berlin ne regardent plus toujours l'Europe depuis le même endroit. La France défend volontiers une Europe capable de décider seule, de protéger son industrie, de développer ses propres capacités militaires et technologiques et de réduire sa dépendance à l'égard des États-Unis. L'Allemagne, tout en souhaitant renforcer la puissance européenne, privilégie davantage la compétitivité, la discipline financière, les relations transatlantiques et la préservation de ses intérêts industriels. Ces différences existaient déjà auparavant, mais elles deviennent aujourd'hui beaucoup plus visibles parce que l'Union européenne doit simultanément affronter la guerre en Ukraine, la concurrence américaine et chinoise, la crise énergétique, la transformation industrielle et le retour des politiques de puissance.

Le budget européen devient une bataille politique

Le prochain budget pluriannuel de l'Union constitue l'un des principaux foyers de tension. La Commission européenne propose pour 2028-2034 une enveloppe proche de 2 000 milliards d'euros, soit une augmentation considérable par rapport à la période actuelle. Friedrich Merz juge cette proposition excessive et réclame plusieurs centaines de milliards d'euros de réduction, estimant qu'un tel accroissement serait incompatible avec les efforts budgétaires demandés aux États membres. L'Allemagne s'est notamment rapprochée du Danemark, des Pays-Bas, de l'Autriche, de la Finlande et de la Suède pour réclamer une réduction équilibrée des dépenses européennes. Derrière cette querelle comptable se cache en réalité une bataille beaucoup plus politique : quelle Europe veut-on financer ? Une Europe disposant de moyens communs considérables pour soutenir l'agriculture, les régions, l'industrie, la défense, la transition énergétique et les nouvelles technologies, ou une Union recentrée sur quelques grandes priorités, avec des dépenses davantage contrôlées par les États ? Berlin refuse notamment de recourir davantage à l'endettement commun, alors que Paris considère depuis plusieurs années que certaines dépenses stratégiques ne peuvent plus être traitées exclusivement à l'échelle nationale. Le désaccord porte donc sur l'argent, mais aussi sur le degré de solidarité que les États acceptent encore entre eux.

La défense européenne, laboratoire de la méfiance

C'est toutefois dans le domaine militaire que les divergences prennent une dimension particulièrement spectaculaire. Le programme SCAF, destiné à construire le futur système de combat aérien européen, devait symboliser cette capacité de la France et de l'Allemagne à unir leurs industries pour créer une puissance militaire européenne. Le projet s'est pourtant enfoncé dans les désaccords avant son abandon en 2026, notamment en raison des rivalités entre Dassault Aviation et Airbus sur la répartition du leadership industriel et les choix technologiques. La France envisage désormais de poursuivre son propre programme tandis que l'Allemagne pourrait se rapprocher du programme GCAP porté par le Royaume-Uni, l'Italie et le Japon. Le symbole est redoutable. Au moment même où l'Europe explique qu'elle doit devenir plus autonome et renforcer sa défense, les deux principales puissances continentales ne parviennent plus à s'entendre sur l'un des programmes militaires les plus structurants de leur histoire commune. Comment convaincre les autres États membres de mutualiser leurs moyens lorsque Paris et Berlin peinent eux-mêmes à définir leurs priorités industrielles ? La question mérite d'être posée, car l'échec du SCAF dépasse largement le destin d'un avion de combat : il révèle les difficultés d'une Europe qui voudrait devenir une puissance mais dont les États continuent de défendre leurs propres champions industriels.

Même l'espace devient un terrain de rivalité

Le secteur spatial fournit un autre exemple de cette fragmentation. Le sommet spatial international organisé à Paris en septembre devait permettre de dégager une ambition européenne commune face aux États-Unis et à la Chine. Mais les divergences franco-allemandes sont apparues au grand jour, notamment autour d'Ariane 6, des lanceurs privés et de la stratégie européenne face à SpaceX. Friedrich Merz, initialement appelé à coprésider le sommet avec Emmanuel Macron, a finalement renoncé à venir, laissant ses ministres le représenter. Là encore, deux visions se confrontent. Paris insiste sur la souveraineté technologique européenne, tandis que Berlin se montre davantage disposé à travailler avec des acteurs américains et à soutenir ses propres entreprises privées. Pendant ce temps, l'Europe risque de perdre du terrain face à une industrie spatiale américaine capable d'enchaîner les lancements à un rythme auquel les Européens peinent encore à répondre. La querelle franco-allemande devient alors symptomatique d'un problème plus vaste : chacun veut une Europe puissante, mais chacun ne définit pas nécessairement cette puissance de la même manière.

Le problème est désormais politique

À ces divergences économiques, industrielles et stratégiques s'ajoute un facteur nouveau : la montée des forces populistes et nationalistes dans les deux pays. La victoire historique de l'AfD dans un Land allemand en septembre 2026, première victoire régionale de l'extrême droite allemande depuis la Seconde Guerre mondiale, intervient alors que le Rassemblement national conserve une position dominante dans les intentions de vote françaises. Cette évolution fragilise les formations traditionnelles et rend plus difficile la défense d'un projet européen commun. La question devient alors vertigineuse : que reste-t-il du moteur franco-allemand lorsque les deux sociétés elles-mêmes doutent de plus en plus du projet européen ? Il serait pourtant faux d'annoncer la mort du couple franco-allemand. Paris et Berlin continuent de coopérer, notamment sur la défense, la sécurité et les grands enjeux européens. Mais le temps où un accord entre la France et l'Allemagne suffisait presque à lancer une initiative européenne semble révolu.

L'Europe peut-elle survivre sans ce moteur ?

Le véritable danger ne réside donc pas dans une brouille entre Emmanuel Macron et Friedrich Merz, ni même dans quelques désaccords industriels. Il réside dans l'absence progressive d'une vision commune. Si la France veut une Europe puissance, stratégique et souveraine tandis que l'Allemagne privilégie une Europe compétitive, financièrement disciplinée et fortement insérée dans le système transatlantique, alors le désaccord dépasse les personnes : il touche à la définition même du projet européen. L'Europe n'est pas encore en train de disparaître, mais son ancien moteur donne des signes inquiétants de fatigue. Le couple franco-allemand demeure nécessaire, peut-être davantage que jamais, mais il ne pourra fonctionner que si Paris et Berlin acceptent de reconnaître leurs divergences au lieu de les dissimuler derrière les cérémonies et les déclarations d'amitié. L'Union européenne n'a pas besoin d'un mariage de façade ; elle a besoin d'un projet commun. À défaut, le risque serait de voir s'installer ce que certains redoutent déjà : une Europe où chaque capitale poursuit sa propre stratégie, tandis que le continent, divisé, regarde les grandes puissances du monde décider à sa place.

Le 17 octobre est présenté comme une nouvelle journée de mobilisation populaire destinée à rassembler celles et ceux qui ne se reconnaissent plus dans le débat politique traditionnel. Derrière les revendications sur le pouvoir d'achat, les carburants, les services publics ou les retraites se dessine une question beaucoup plus profonde : combien de temps une société peut-elle supporter le sentiment de travailler davantage sans parvenir à vivre mieux ?
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