La marmotte dans le viseur : quand la France transforme encore la mort d’un animal en « tradition »
Par : Joël Pierre Chevreux
Une marmotte abattue dans les Alpes, une baleine harponnée ailleurs, des babouins condamnés à la captivité : partout, la même question revient, de plus en plus difficile à esquiver, jusqu'où l'être humain peut-il justifier la mise à mort ou la souffrance des animaux au nom de la tradition, de la régulation ou de ses propres intérêts ?
La nouvelle a quelque chose d'effarant précisément parce qu'elle semble presque anodine car en France, la marmotte figure toujours parmi les espèces dont la chasse est légalement autorisée. Le texte réglementaire actuellement en vigueur la classe explicitement dans la catégorie du « gibier » aux côtés du chamois, du chevreuil, du renard ou du sanglier. Pour la marmotte, l'ouverture ne peut intervenir que pendant une période strictement encadrée, comprise entre l'ouverture générale et le 11 novembre, et les conditions concrètes dépendent ensuite des arrêtés préfectoraux. Autrement dit, ce petit animal que des générations de Français ont appris à regarder comme l'un des symboles paisibles de la montagne peut légalement être pris pour cible. Et c'est précisément cette banalisation qui me choque ! En effet comment une société qui proclame toujours davantage son attachement à la biodiversité peut-elle continuer à considérer comme un loisir le fait de tuer un animal sauvage qui ne menace ni la vie humaine ni notre civilisation ?
La réponse des autorités et des défenseurs de la chasse repose notamment sur l'argument de la gestion des populations. Une réponse publiée par le Sénat en 2025, s'appuyant notamment sur des données de l'Office français de la biodiversité, indiquait qu'environ un millier de marmottes étaient prélevées chaque année et que l'espèce demeurait classée comme « préoccupation mineure » selon l'évaluation de l'UICN. Le même document rappelle cependant les menaces liées au changement climatique et à l'évolution de son habitat. Mais voilà précisément où le raisonnement devient vertigineux parce qu'une espèce n'est pas aujourd'hui menacée d'extinction, faudrait-il automatiquement considérer qu'elle peut être tuée pour le plaisir ? L'absence de danger immédiat pour la survie d'une espèce ne constitue pas, en soi, une justification morale de sa mise à mort. Sinon, appliquons la même logique à tout ce qui possède encore des effectifs suffisants... tant qu'il en reste beaucoup, tirons.
Et l'on voudrait presque nous rassurer en précisant que la réglementation interdit certaines méthodes particulièrement brutales. Le déterrage de la marmotte est ainsi interdit par l'arrêté du 1er août 1986, dans sa version actuellement en vigueur. Mais cette précision réglementaire produit un étrange effet. Et oui, nous voilà rassurés parce qu'une méthode de mise à mort est interdite, alors que la mise à mort elle-même demeure autorisée. Comme si la civilisation consistait désormais à déterminer quelles souffrances animales restent acceptables, lesquelles doivent être bannies et lesquelles peuvent continuer parce qu'elles entrent dans la catégorie administrative du « gibier ». La question n'est donc plus seulement celle du bien-être animal mais elle concerne le regard que notre société porte sur la vie animale. Et sur ce terrain, le scandale n'est peut-être pas que la marmotte puisse être chassée mais que le scandale réside aussi dans le fait que sa mort puisse encore être considérée comme une activité récréative parfaitement ordinaire.
Ce paradoxe français apparaît d'autant plus nettement que la montagne est simultanément présentée comme un patrimoine naturel à protéger, un espace touristique à préserver et un refuge pour la biodiversité. L'on vante les paysages alpins, les espèces sauvages, l'observation de la faune et la nécessité de protéger les écosystèmes, puis l'on accepte qu'un animal emblématique puisse être abattu dans le même décor. La marmotte devient alors victime d'une curieuse schizophrénie collective, merveilleuse lorsqu'elle apparaît sur une photographie, attendrissante lorsqu'elle siffle devant les visiteurs, respectable lorsqu'elle sert d'emblème à la montagne, mais soudainement « gibier » lorsqu'un fusil entre dans l'équation. L'animal n'a pourtant pas changé. Seul notre regard change, selon l'usage que nous décidons d'en faire. Et pendant que la France continue de débattre de la légitimité de tuer certains animaux sauvages, l'Islande s'interroge sur l'avenir de la chasse commerciale à la baleine. Le gouvernement islandais doit présenter en février 2027 un projet susceptible d'aboutir à une interdiction de cette activité. Pour 2026, un quota de 150 rorquals communs avait été fixé et 80 avaient été tués au moment du bilan rapporté par Reuters. Le parallèle est saisissant ! Dans un cas, un petit mammifère des montagnes ; dans l'autre, l'un des plus grands animaux de la planète. Mais la question morale traverse les deux situations car une tradition suffit-elle à rendre légitime la mise à mort d'un animal ? L'argument culturel possède une étonnante élasticité : il peut servir à défendre presque n'importe quelle pratique ancienne, jusqu'au jour où la société décide collectivement que cette pratique n'est plus acceptable.
Or, le problème ne s'arrête évidemment pas aux espèces que l'on chasse. À Cape Town, la municipalité envisage la captivité permanente d'une soixantaine de babouins chacma afin de réduire les conflits entre ces animaux et les habitants de Simon's Town. Le projet suscite l'opposition de défenseurs de la faune qui contestent l'idée d'enfermer durablement des animaux sauvages pour résoudre un conflit largement lié à l'urbanisation et à la proximité croissante entre humains et faune sauvage. Là encore, le même mécanisme apparaît : nous détruisons ou transformons l'environnement, nous rapprochons nos habitations des espaces naturels, puis nous découvrons avec stupéfaction que les animaux continuent d'exister. Et lorsqu'ils deviennent gênants, nous cherchons la solution : déplacement, enfermement, régulation, parfois abattage. L'animal, lui, n'a toujours rien signé.
Même constat en Afrique avec le lycaon, ce chien sauvage devenu l'un des symboles de la fragilité de la grande faune africaine. Des chercheurs ont récemment montré que certains individus parcourent des milliers de kilomètres à la recherche d'un partenaire, traversant routes, territoires habités et espaces fragmentés. Cette extraordinaire mobilité rappelle une évidence que notre organisation du territoire oublie trop souvent. En effet, pour vivre, se reproduire et maintenir une diversité génétique suffisante, les animaux ont besoin de circuler. Nous créons donc des routes, des villes, des clôtures et des infrastructures, puis nous constatons qu'ils traversent ces espaces ; et lorsqu'ils le font, ils deviennent à leur tour un problème à résoudre. C'est peut-être cela, le véritable scandale écologique. Nous appelons « conflit » une situation que nous avons très souvent contribué à créer.
Et pendant ce temps, à Washington, le débat porte sur la solidité des protections juridiques accordées aux espèces menacées. L'Endangered Species Act fait l'objet de nouvelles batailles politiques et judiciaires aux États-Unis, plusieurs mesures de l'administration Trump visant à modifier certaines règles de protection ayant suscité des contestations devant les tribunaux. Le mécanisme est différent, mais la question demeure : combien vaut une espèce lorsque sa protection entre en conflit avec des intérêts économiques, politiques ou territoriaux ? Une réponse inquiétante se dessine parfois, suffisamment pour être protégée dans les discours, mais pas toujours suffisamment pour empêcher qu'on détruise son habitat ou qu'on considère sa présence comme une contrainte.
Voilà pourquoi l'affaire de la marmotte dépasse largement la marmotte. Ce petit animal n'est ni une menace, ni un prédateur redoutable, ni un symbole d'une catastrophe écologique. Il représente quelque chose de beaucoup plus embarrassant, celle de notre capacité à proclamer notre amour de la nature tout en conservant, au nom du loisir, de la tradition ou de la « gestion », le droit de mettre à mort certains de ses habitants. La loi l'autorise. C'est un fait. Des défenseurs de la chasse considèrent cette pratique comme encadrée et compatible avec la conservation. C'est une position. Des associations de protection animale contestent cette conception et demandent que la souffrance et la mort des animaux soient davantage prises en compte. C'est, aussi, une autre position. Mais derrière ces arguments baudruches demeure une question que les tableaux de quotas ne suffisent pas à faire disparaître : pourquoi tuer un animal simplement parce que nous avons décidé que sa mort pouvait devenir un loisir ?
La marmotte, elle, ne débat pas. Elle ne siège dans aucune commission, ne dispose d'aucun lobby, ne vote aucun arrêté préfectoral et ne peut évidemment pas plaider sa cause devant un tribunal. Elle siffle, cherche sa nourriture, élève ses petits, se prépare à l'hiver… et peut finir dans la lunette d'un fusil. Alors oui, cette fois, il y a matière à rire jaune, mais surtout à pleurer !
En France, l'actualité internationale commence désormais très concrètement à la pompe. Le litre de carburant a fortement augmenté sous l'effet des tensions géopolitiques, poussant Emmanuel Macron à réunir les responsables politiques et plusieurs candidats à la présidentielle pour les informer de la dégradation de la situation internationale et de ses conséquences sur la sécurité et l'énergie.


