La paix ratée de 1830
Par : Guillaume Journot
La paix ratée de 1813. Et si l'obstination de Napoléon avait coûté à la France la Belgique et la rive gauche du Rhin, alors même que les coalisés ne pensaient pas récupérer ces territoires malgré la défaite française certaine ? Revenons d'abord aux sources de la question, car, contrairement à ce que le piteux « Napoléon » de Ridley Scott semble présenter, les armées alliées ne sont pas entrées dans Paris dès le désastre de Russie consommé en 1812. De la retraite de Moscou le 23 octobre 1812, jusqu'à la reddition de Paris, le 31 mars 1814, il s'écoule près de dix-sept longs mois. Durant cette période, Napoléon Bonaparte affronte sans relâche les forces combinées de l'armée russe et de ses alliés prussiens, déterminés à mettre fin à son règne.
Une contre-offensive française inattendue
L'empereur a pu reconstituer en quelques mois une armée de 400 000 hommes pour l'envoyer rejoindre les maigres forces encore éparpillées en Allemagne et dangereusement exposées aux avances russes et prussiennes. En quelques semaines, Napoléon va ranimer le moral des troupes et avancer au cœur de la Saxe (pour conserver l'alliance de ce pays) et rejeter les coalisés hors d'Allemagne, et pourquoi pas jusqu'à la Vistule. Surpris par la résurgence d'un ennemi qu'ils pensaient défait, les Russes et les Prussiens subissent de graves défaites et doivent refluer vers l'Oder et la frontière polonaise, dégageant ainsi Dresde, la capitale saxonne, centre des opérations français, et menaçant directement Berlin. À la fin mai 1813, les chances de victoire de la coalition s'amenuisent.
L'armée française manque de vétérans
Pourtant, le désarroi semble régner des deux côtés, les pertes sont épouvantables dans les deux camps, chaque bataille coûte à chacun 20 000 hommes et les forces en présence sont épuisées. Les Russes guerroient depuis juin 1812 et ont perdu des centaines de milliers d'hommes, les Prussiens sont avides de revanche, mais encore peu disciplinés et peu formés, quant aux Français, ils n'ont jamais pu reconstituer une cavalerie digne de ce nom et sont bien en peine de poursuivre l'adversaire à chaque bataille gagnée. Celui-ci peut alors retraiter en bon ordre et reconstituer ses forces sans risquer la déroute. Par ailleurs, l'armée française manque de vétérans et doit faire face à une crise des effectifs d'officiers et sous-officiers. Les pertes en Russie sont terriblement difficiles à combler, au point que Napoléon a dû rappeler des régiments d'Espagne, alors même que la situation sur le front de l'autre côté des Pyrénées devient critique. Les jeunes conscrits se comportent certes magnifiquement au feu, mais leur inexpérience ainsi que celles des cadres entrainent une saignée des effectifs que Napoléon ne peut que difficilement reconstituer.
Un armistice pour gagner du temps
C'est ainsi que, sur proposition des coalisés et à la demande du chancelier autrichien Metternich, l'armistice de Pleiswitz est signé le 2 juin 1813. Les combats cessent sur toute la ligne de front et un Congrès s'ouvre à Prague, sous l'égide de l'Autriche, encore neutre dans le conflit. Chaque camp panse alors ses plaies et en profite pour tenter de renforcer ses positions et ses forces. Napoléon, pourtant peu convaincu au départ par cet armistice qui brise l'élan de ses armées, finit par céder en constatant son manque criant de cavalerie, de vivres et de matériel. L'armistice devrait lui donner suffisamment de temps pour reconstituer ses forces et relancer les hostilités. Il semble donc que son acceptation n'ait été motivée que par cette considération et uniquement celle-ci. Discuter de la paix ? Pourquoi pas ?
Tous les regards se tournent alors vers l'Autriche
Mais, si l'ennemi est à terre, comme d'habitude ! D'ailleurs, personne ne croit vraiment en une paix prochaine, le Tsar de Russie veut une guerre à outrance et la chute définitive de Napoléon, les Prussiens veulent chasser les Français d'Allemagne et Napoléon veut une paix dans l'honneur, autrement dit sans pertes territoriales. Tous les regards se tournent alors vers l'Autriche. Que décidera-t-elle ? Les deux camps semblent de niveau égal et le sort des armes n'a jamais été aussi incertain. Il lui incombe donc de faire pencher la balance de manière décisive d'un côté ou de l'autre… ou de laisser les belligérants s'anéantir mutuellement.
L'entrevue de Dresde ou le gâchis impérial
Pourtant, la Cour autrichienne répugne à entrer en guerre : les successions de défaites face à la France l'ont incité à la prudence et l'état désastreux de ses finances ne favorise pas un réarmement massif. Envoyé par son souverain pour discuter avec les belligérants, Metternich sait qu'il joue une partie serrée. La défaite des Français n'est pas pour lui déplaire, mais un affaiblissement trop fort de la France et un surcroit de puissance de leur rival prussien et de ces Russes restés barbares ne peuvent que l'inquiéter. En excellent diplomate, Metternich pense le coup d'après et envisage toutes les hypothèses. Peu de temps avant sa rencontre avec Napoléon, il a d'ailleurs un entretien révélateur avec le Tsar Alexandre : lorsque celui-ci lui demande : « Que deviendra notre cause, si Napoléon de son côté accepte la médiation ? » Metternich répond : « Sire, s'il la décline, l'armistice cessera de plein droit, et vous nous trouverez dans les rangs de vos alliés ; s'il l'accepte, la négociation nous montrera, à n'en pouvoir douter, que Napoléon ne veut être ni sage ni juste et le résultat sera le même. »
Les Autrichiens mangent à tous les râteliers
Connaissant bien le caractère bouillant du Corse qu'il a longtemps fréquenté en tant qu'ambassadeur d'Autriche à Paris, Metternich sait que la partie sera dure. Le 26 juin à Dresde a lieu ainsi l'entrevue historique et tant commentée entre le roué chancelier autrichien et le maitre de l'empire français. Et si le diplomate croyait encore trouver en Napoléon un partisan du compromis, il s'est lourdement trompé. Très vite, l'empereur écume de rage et les murs des salons tremblent : tout y passe, les Autrichiens mangent à tous les râteliers, lui ne rendra aucun territoire ! Mieux ! Il peut revenir sur le Niémen (la frontière russe) quand il le souhaite ! Insulte suprême, il finit par regretter son mariage avec Marie-Louise, la fille de l'empereur d'Autriche, et annonce une apocalypse guerrière si jamais la guerre reprend :
-J'ai voulu unir le présent et le passé... Je me suis trompé et je sens aujourd'hui toute l'étendue de mon erreur. Cela me coûtera peut-être mon trône, mais j'ensevelirai le monde sous mes ruines.
Metternich, prophétique, lui répond :
- La fortune peut vous trahir comme elle l'a fait en 1812... et quand cette armée d'adolescents que vous appelez sous les armes aura disparu, que ferez-vous ?
- J'ai été élevé dans les camps militaires, je ne connais que le champ de bataille, quelqu'un comme moi se fout de la vie d'un million d'hommes !
Le cynisme glaçant d'un empereur méprisant la vie humaine, crâneur et persuadé de remporter la partie, éclate à la figure du chancelier qui rapporte ces propos dans ses Mémoires. A-t-il exagéré le trait ? Il ressort cependant que Napoléon, trompé par ses récents succès, reste bien persuadé de pouvoir battre ses adversaires et refuse en bloc toute concession à même de ramener la paix. Si Metternich avait des doutes, ils sont volatilisés. Après cet esclandre impérial, les dés sont jetés. Metternich a compris que seule la force peut faire plier Napoléon et sa politique s'adapte vite à ce nouvel objectif.
L'échiquier bascule au détriment de la France
Au Congrès de Prague, à partir du 12 juillet, les négociations patinent : les Autrichiens, porteurs des revendications prussiennes et russes, proposent une paix générale si la France accepte d'abandonner toutes ses conquêtes, hormis la rive gauche du Rhin amputée de la Hollande. Napoléon doit également accepter le démembrement du Grand-Duché de Varsovie, céder l'Italie, ainsi que ses titres de protecteur de la Confédération du Rhin et de Médiateur de la Confédération suisse. C'est grosso modo les frontières actuelles de la France avec la Belgique et une partie de la Rhénanie qui lui est proposée. Inespéré sur le papier ? Napoléon, comme prévu, repousse catégoriquement toute modification territoriale. Il est prêt à céder l'Espagne et à négocier le statut de la Pologne, mais il exclut toute idée de quitter l'Allemagne et l'Italie.
Le 10 août, la guerre reprend donc
Caulaincourt et louis de Narbonne, les deux négociateurs français sont bien esseulés dans ce Congrès où ils constatent bientôt que la France est de plus en plus isolée, ses alliées saxons, bavarois ou danois, de plus en plus dubitatifs sur les chances de Napoléon de l'emporter, surtout si l'Autriche finit par rejoindre les coalisés dans la guerre. Les malheureux négociateurs sont de toute façon pris de vitesse par les événements. Le 27 juin, juste après l'entrevue de Dresde, l'Autriche a en effet signé le traité de Reichenbach qui l'associe désormais aux coalisés. La guerre n'est pas officiellement déclarée avec Paris et le Congrès se tient toujours, mais la monarchie habsbourgeoise accepte désormais de déclencher les hostilités si Napoléon refuse les conditions de paix, ce qui, au vu du caractère du Corse, n'est plus qu'une question de temps. Le 10 août, la guerre reprend donc. Les coalisés se sont renforcés et l'Autriche apporte 200 000 hommes frais et motivés. Désormais, pour les chancelleries des coalisés, il n'est plus question de traiter avec la France et de la ménager.
Les Anglais n'auraient jamais accepté le maintien de la Belgique
La paix lui sera imposée à Paris et au prix fort. Pour Napoléon, c'est le début de la fin. Les historiens en débattront encore longtemps : une paix favorable à la France, et avec le maintien de l'empire, aurait-elle pu voir le jour ? Il est probable que Napoléon aurait pu obtenir un autre résultat de ces tractations avec une stratégie tout autre, faite de larges concessions et de cajoleries vis-à-vis de ses interlocuteurs. Aurait-on bénéficié cependant d'une paix définitive ou encore d'un simple armistice avant un nouvel affrontement européen ? Les passions anti-françaises étaient déchainées, les Anglais n'auraient jamais accepté le maintien de la Belgique et de son précieux port d'Anvers dans le camp français et le Tsar de Russie n'avait juré de ne s'arrêter que lorsque l'Ogre serait tombé. Quant à Napoléon, son caractère de joueur flamboyant et sa croyance absolue en la victoire finale ne pouvaient l'amener à composer sagement et à céder d'immenses territoires pour lesquels des centaines de milliers de Français étaient morts.
Ecraser ses adversaires sur le champ de bataille...
Metternich avait vu juste : entouré de flagorneurs et courtisé par les rois, princes et ducs d'Europe, habitué à vaincre tous ses adversaires, persuadé que la défaite en Russie n'était due qu'au climat, l'empereur était aveuglé par l'ambition et l'orgueil ; il n'écoutait plus depuis longtemps les sages conseils de ceux qui pressentaient le désastre et pensait encore tout gagner. Il ne connaissait malheureusement qu'une seule manière de faire la paix : écraser ses adversaires sur le champ de bataille et s'emparer de ses capitales. Pour son malheur et celui de la France, c'est lui qui perdra son armée et sa capitale… ainsi que Bruxelles et Aix-la-Chapelle.

