2027 : les Français veulent-ils vraiment changer de régime ?
Par : Joël Pierre Chevreux
l'approche de l'élection présidentielle de 2027, la question institutionnelle revient dans le débat public. Défiance envers les partis, affaiblissement de la confiance dans les institutions politiques, demande de démocratie directe et aspiration à un renouvellement de la vie publique nourrissent l'idée d'un possible changement de régime. Mais vouloir davantage de participation citoyenne ou souhaiter une autre manière de gouverner signifie-t-il nécessairement vouloir abandonner la Ve République ? Les enquêtes récentes dessinent une réalité plus nuancée : les Français expriment fortement le souhait de changements institutionnels, tout en demeurant attachés au cadre républicain actuel.
Une défiance politique qui ne signifie pas automatiquement rejet de la République
Le constat ne prête guère à discussion : la confiance dans plusieurs institutions politiques demeure faible. Dans l'enquête « Fractures françaises 2025 » d'Ipsos, seuls 20 % des Français déclaraient faire confiance aux députés et à l'Assemblée nationale, tandis que les partis politiques ne recueillaient que 10 % de confiance. La confiance envers la présidence de la République atteignait alors 22 %. Ces chiffres témoignent d'une défiance importante envers les acteurs et institutions politiques nationales. Mais une distinction s'impose. Se méfier d'un gouvernement, d'un président, d'un Parlement ou des partis ne signifie pas nécessairement souhaiter la disparition des institutions de la Ve République. Une démocratie peut connaître une forte contestation de ses dirigeants sans que ses citoyens souhaitent changer de régime. L'enquête Ipsos publiée en août 2026 apporte justement un élément éclairant : 96 % des personnes interrogées considèrent la liberté comme une valeur importante, 91 % la fraternité et 90 % l'égalité. En revanche, beaucoup jugent que ces valeurs s'incarnent imparfaitement dans la société actuelle.Autrement dit, la contestation porte aussi sur le fonctionnement concret de la démocratie et sur ses résultats perçus, pas nécessairement sur le principe républicain lui-même.
Changer les institutions ou changer de République ?
L'expression « changer de régime » recouvre des réalités très différentes. Modifier certaines règles de fonctionnement de la Ve République ne revient pas à passer automatiquement à une VIe République. La Constitution de 1958 a déjà été révisée à de nombreuses reprises. L'élection du président de la République au suffrage universel direct, instaurée par la révision de 1962, a profondément modifié l'équilibre institutionnel en renforçant la légitimité politique du chef de l'État. D'autres révisions ont ensuite modifié le fonctionnement du Parlement, les droits du citoyen ou les rapports entre les pouvoirs. La réforme constitutionnelle de 2008, par exemple, a renforcé certains droits du Parlement et créé notamment de nouveaux mécanismes de contrôle. Ainsi, entre le statu quo intégral et la disparition de la Ve République existe tout un éventail de possibilités : modifier le rôle du Parlement, revoir le mode de scrutin, renforcer les mécanismes de démocratie directe, rééquilibrer les pouvoirs exécutif et législatif ou encore modifier certaines règles relatives au mandat présidentiel.
Une demande de changement particulièrement forte
Les données disponibles en 2026 montrent cependant que la question institutionnelle ne peut pas être écartée. Une enquête Ipsos publiée en 2025 indiquait que plus de sept Français sur dix se déclaraient attachés aux institutions et à la Constitution de la Ve République, tout en constatant que 95 % exprimaient un désir de changement ou d'adaptation de ces institutions. Cette apparente contradiction mérite d'être comprise. On peut être attaché à un cadre institutionnel tout en considérant qu'il fonctionne imparfaitement. C'est même une situation assez classique dans une démocratie : le citoyen ne demande pas forcément de supprimer le système, mais souhaite modifier ses règles. L'enquête Ipsos de juillet 2026 va dans le même sens. À l'approche de la présidentielle, 79 % des personnes interrogées estimaient que les électeurs souhaiteraient de « très forts changements » dans la manière dont le pays est gouverné. Le chiffre mesure donc une aspiration au changement dans la manière de gouverner. Il ne signifie pas que 79 % des Français souhaitent une VIe République.
Le référendum revient au centre des attentes
La démocratie directe constitue l'un des domaines où la demande de transformation apparaît particulièrement visible. Selon une enquête Odoxa publiée en septembre 2026, 79 % des Français interrogés se déclaraient favorables à la mise en place de référendums d'initiative citoyenne, tandis que 82 % souhaitaient réviser la Constitution afin d'élargir le champ du référendum aux questions de société. Ces chiffres doivent toutefois être interprétés avec prudence. Être favorable à davantage de référendums ne signifie pas nécessairement vouloir remplacer la démocratie représentative par une démocratie directe. Les deux mécanismes peuvent coexister. Le droit constitutionnel français prévoit déjà plusieurs formes de référendum. L'article 11 permet notamment des référendums législatifs dans certains domaines ; l'article 89 concerne la révision de la Constitution ; l'article 11 prévoit également le référendum d'initiative partagée, soumis à des conditions précises. Le débat porte donc moins sur l'existence du référendum que sur son champ d'application, ses conditions de déclenchement et la place que les citoyens pourraient occuper dans la décision publique.
Le Parlement, autre point sensible
La crise institutionnelle se mesure également à la difficulté de construire des majorités parlementaires stables. Après les élections législatives de 2024 et la succession de séquences politiques complexes, la question du rapport entre président, gouvernement et Parlement a retrouvé une importance particulière. Une partie du débat porte ainsi sur la place du Parlement dans la décision politique. Faut-il renforcer son rôle ? Modifier le mode de scrutin législatif ? Favoriser davantage les coalitions ? Donner plus de possibilités aux groupes minoritaires ? Modifier certaines règles du fonctionnement parlementaire ? Ces propositions ne conduisent pas toutes au même modèle institutionnel. Certaines pourraient être mises en œuvre dans le cadre de la Ve République, tandis que d'autres supposeraient une transformation constitutionnelle beaucoup plus profonde.
La présidentielle de 2027 sera-t-elle un référendum sur les institutions ?
Il serait prématuré de considérer l'élection présidentielle de 2027 comme un référendum sur la Ve République. Une présidentielle demeure d'abord une élection destinée à choisir un président, et les électeurs peuvent déterminer leur vote à partir de multiples considérations : pouvoir d'achat, santé, sécurité, immigration, emploi, environnement, fiscalité, politique internationale ou encore situation des services publics. L'enquête Ipsos de juillet 2026 montre d'ailleurs que les préoccupations sociales et économiques restent très présentes. Le pouvoir d'achat et le niveau de vie arrivaient en tête des sujets que les Français souhaitaient voir au cœur de la campagne, devant d'autres préoccupations comme l'immigration et la sécurité. La question institutionnelle peut donc traverser la campagne sans nécessairement constituer le premier déterminant du vote.
Une question plus profonde : changer de dirigeants ou changer les règles ?
C'est probablement là que se situe le véritable débat. Une alternance présidentielle peut modifier profondément la politique menée sans modifier la Constitution. À l'inverse, une réforme institutionnelle peut transformer les règles du jeu politique sans nécessairement entraîner une rupture complète avec les principes de la Ve République. Entre les deux existe une troisième possibilité : conserver l'architecture générale du régime tout en modifiant plusieurs de ses mécanismes. La Constitution prévoit elle-même des procédures de révision. L'article 89 prévoit notamment qu'un projet ou une proposition de révision doit être adopté dans les mêmes termes par l'Assemblée nationale et le Sénat. La procédure peut ensuite conduire à un référendum ou, pour un projet de révision, à une adoption par le Parlement réuni en Congrès à la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés. Changer les institutions n'est donc pas une simple décision politique prise au lendemain d'une élection. Une transformation constitutionnelle obéit à des règles précises.
La grande inconnue de 2027
Les Français semblent aujourd'hui exprimer simultanément plusieurs attentes : davantage d'efficacité politique, davantage de participation citoyenne, une représentation jugée plus satisfaisante et une capacité accrue des institutions à répondre aux préoccupations quotidiennes. Ces attentes peuvent déboucher sur des propositions très différentes.Certains défendront une transformation profonde du régime et l'instauration d'une VIe République. D'autres souhaiteront simplement corriger certaines dispositions de la Ve République. D'autres encore privilégieront une alternance politique sans réforme constitutionnelle majeure.Il serait donc excessif de transformer la défiance envers les responsables politiques en preuve d'un rejet de la Ve République. Les données disponibles montrent plutôt une situation plus complexe : un attachement persistant aux principes républicains et aux institutions, accompagné d'une demande très forte de changement dans leur fonctionnement. La question de 2027 pourrait ainsi être moins « Ve République ou VIe République ? » que celle-ci : jusqu'où les Français souhaitent-ils transformer la manière dont le pouvoir est exercé, contrôlé et partagé ? C'est une différence essentielle. Car changer de président relève de l'alternance démocratique ; changer les règles du pouvoir relève d'un débat constitutionnel. Et entre les deux se trouve tout l'espace du débat public, celui où une démocratie cherche à corriger ses propres mécanismes sans nécessairement renoncer à son cadre.
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