Lisnard et Polony : et s’ils formaient le binôme dont la France a besoin ?
Par : James Régent
Ils ne viennent pas du même camp, ne défendent pas le même modèle économique et ne portent pas la même conception de l'État. Pourtant, David Lisnard et Natacha Polony partagent une même volonté : sortir des querelles politiciennes pour remettre les idées, la souveraineté et l'efficacité au cœur du débat. Deux candidatures désormais déclarées, encore très différentes, mais qui pourraient dessiner, chacune à leur manière, une autre voie pour la France. Et si leur complémentarité était précisément leur principale force ?
Deux candidatures qui ne ressemblent pas tout à fait aux autres
La présidentielle de 2027 pourrait bien être celle de la multiplication des candidatures. Mais, au milieu des ambitions personnelles, des négociations d'appareils et des stratégies de second tour, deux profils attirent particulièrement l'attention par leur volonté affichée de parler davantage du fond que des combinaisons politiques : David Lisnard et Natacha Polony. Le premier est un élu de terrain. Maire de Cannes depuis 2014, président de l'Association des maires de France, il a officialisé sa candidature à l'Élysée en mars 2026 après avoir quitté Les Républicains. Il porte désormais les couleurs de Nouvelle Énergie et défend notamment une grande primaire ouverte de la droite et du centre pour éviter la dispersion des candidatures. La seconde vient d'un tout autre univers. Journaliste, essayiste, ancienne directrice de Marianne, Natacha Polony a officialisé sa candidature à l'élection présidentielle le 14 octobre 2026, sur France Inter. Avec son mouvement Nous sommes la France, lancé en septembre, elle entend rassembler les « orphelins de la politique » et défendre une candidature de rassemblement, destinée à « perturber le jeu politique ». Son mouvement revendique déjà plus de 50 000 sympathisants, un premier indicateur de l'intérêt suscité par sa démarche. Deux parcours, donc. Deux sensibilités. Deux personnalités. Et pourtant, beaucoup plus de points communs qu'il n'y paraît.
Lisnard le libéral, Polony la sociale-républicaine
Il faut d'abord commencer par leurs différences, car elles sont réelles. David Lisnard assume une ligne libérale, réformatrice et décentralisatrice. Son projet repose notamment sur une réduction de la bureaucratie, une baisse de la dépense publique, une plus grande liberté économique et un État recentré sur ses missions fondamentales. Nouvelle Énergie revendique explicitement cette identité libérale et entend rompre avec ce qu'elle considère comme plusieurs décennies de « social-étatisme ». Natacha Polony est beaucoup moins libérale. Son logiciel est davantage marqué par le gaullisme social, la souveraineté, la puissance publique, la protection de la production nationale et une conception exigeante de l'État. Elle revendique notamment l'héritage de Philippe Séguin et de Jean-Pierre Chevènement. Sur l'économie, la différence est donc importante. Lisnard veut libérer davantage les forces économiques et réduire le poids de l'État. Polony veut au contraire utiliser davantage la puissance publique pour réindustrialiser, protéger les savoir-faire et reconstruire une capacité productive. Ils ne proposent donc pas la même recette. Mais ils partagent une conviction essentielle : la France ne peut plus continuer comme avant.
Même diagnostic, réponses parfois différentes
C'est probablement là que leur rapprochement devient intéressant. Tous deux dressent un constat sévère de l'état du pays : dette, bureaucratie, affaiblissement de l'État, décrochage industriel, crise de l'école, perte de confiance, difficultés à produire et à décider. David Lisnard organise son programme autour de trois grands axes : reprendre la maîtrise de notre destin, retrouver une nouvelle ambition française et provoquer un renouveau civique. Il met notamment en avant l'efficacité de l'État, la décentralisation, l'école et la transformation économique. Natacha Polony parle, elle, de « décréter l'état d'urgence de la production », défend la réindustrialisation et veut remettre l'école, la transmission et la souveraineté au centre du débat. Le vocabulaire diffère. Les solutions peuvent diverger. Mais le point de départ est étonnamment proche : la France dispose encore de nombreux atouts, mais elle ne les utilise plus suffisamment.
L'école : une convergence particulièrement forte
L'école pourrait être l'un des domaines où les deux visions se rencontrent le plus facilement. Pour Natacha Polony, la question de la transmission des savoirs et de l'autorité de l'institution scolaire est centrale. Elle défend notamment une réforme profonde de la formation des enseignants et souhaite remettre les savoirs au cœur de l'école. David Lisnard fait lui aussi de l'éducation l'un des piliers de son programme. Nouvelle Énergie parle d'une véritable « révolution de l'école », avec notamment davantage d'autonomie pour les établissements et une exigence renforcée sur les apprentissages. Ils ne proposent pas nécessairement les mêmes moyens. Mais ils partagent une idée devenue presque consensuelle dans les discours sans toujours être suivie d'effets : sans une école qui transmet réellement les savoirs, aucune politique de redressement national ne pourra fonctionner durablement.
Réindustrialiser sans opposer l'État et l'entreprise
L'économie constitue probablement leur principale différence… mais aussi l'une de leurs possibles complémentarités. Natacha Polony veut reconstruire une industrie française en assumant davantage l'intervention de la puissance publique. Elle défend notamment une priorité aux entreprises françaises dans la commande publique et considère la production nationale comme une question de souveraineté. David Lisnard partirait davantage de l'autre côté : libérer les entreprises pour leur permettre de produire davantage. Baisse des contraintes, simplification administrative, réduction de la fiscalité pesant sur l'activité et réforme de l'État sont au cœur de son logiciel. Là encore, les deux approches ne sont pas identiques. Mais faut-il nécessairement choisir entre les deux ? Une politique industrielle efficace pourrait avoir besoin des deux : un État stratège capable de fixer des priorités et de protéger certains intérêts essentiels, mais aussi un environnement économique suffisamment libre pour permettre aux entreprises d'investir, d'embaucher et d'innover. C'est précisément à cet endroit que la complémentarité devient intéressante.
La souveraineté, mais pas l'isolement
Autre point de rencontre : la souveraineté. Chez Polony, elle passe notamment par la capacité de la France à produire, à décider et à transmettre sans dépendre excessivement de l'extérieur. Dans sa déclaration de candidature, elle a notamment dénoncé une « perte totale de rang de la France » sur les questions économiques, d'indépendance et de souveraineté. Chez Lisnard, la souveraineté apparaît également dans le premier axe de son programme, « être maître de notre destin ». Son mouvement met en avant les risques liés à la faillite financière, à l'inefficacité de l'État et à une Europe jugée trop technocratique, tout en considérant l'Europe comme un levier possible de puissance. Là encore, leurs conceptions ne sont pas identiques. Mais tous deux semblent partir d'une même question : comment rendre à la France les moyens de décider de son avenir ?
Deux personnalités qui veulent sortir des vieux réflexes
C'est peut-être finalement leur plus grand point commun. David Lisnard cherche à s'affranchir d'une partie des codes de la droite traditionnelle. Son départ des Républicains et son choix de construire Nouvelle Énergie illustrent cette volonté de créer une offre politique propre. Sa proposition de primaire ouverte vise d'ailleurs à dépasser les querelles de personnes et à éviter la multiplication des candidatures concurrentes. Natacha Polony, elle, arrive directement de l'extérieur du système partisan. Avec Nous sommes la France, elle veut rassembler les Français qui ne se reconnaissent plus dans les formations existantes. Sa candidature officielle s'inscrit dans cette volonté de proposer une alternative aux offres politiques qu'elle juge incapables de répondre à la situation du pays. L'un veut refonder une droite. L'autre veut dépasser le clivage droite-gauche. La différence est majeure. Mais les deux partagent cette volonté de ne pas faire de la politique uniquement comme une succession de calculs électoraux.
Et si leur différence était justement leur force ?
C'est là que l'hypothèse devient intéressante. Imagine-t-on réellement David Lisnard et Natacha Polony dans une même équipe politique ? Aujourd'hui, rien ne permet de l'affirmer. Et leurs différences idéologiques sont suffisamment importantes pour rendre l'exercice complexe. Mais imaginons un instant que ces différences soient précisément utilisées comme des complémentarités. D'un côté, un élu de terrain, libéral, réformateur, qui connaît les collectivités, l'entreprise et les réalités de la gestion publique. De l'autre, une intellectuelle et journaliste, sociale-républicaine, capable de porter une vision de la France, de la transmission, de l'industrie et de la souveraineté. L'un pourrait apporter la culture de l'action et de la réforme. L'autre, celle du récit national et de la cohérence intellectuelle. L'un davantage tourné vers la liberté économique. L'autre vers la puissance publique et la protection de la production. Deux visions différentes, mais potentiellement complémentaires.
Le binôme dont la France a peut-être besoin ?
La politique française souffre régulièrement d'un curieux paradoxe : elle oppose des personnalités qui ont parfois des diagnostics proches mais des solutions incompatibles, tout en proposant rarement de véritables synthèses. Lisnard et Polony pourraient justement représenter deux morceaux d'une même équation. Comment rendre l'État plus efficace sans l'affaiblir ? Comment libérer l'économie tout en protégeant les intérêts stratégiques du pays ? Comment réindustrialiser sans transformer l'État en gestionnaire de toutes les entreprises ? Comment restaurer l'autorité sans renoncer aux libertés ? Comment renforcer la souveraineté française sans s'isoler du monde ? Ces questions ne sont pas propres à l'un ou à l'autre. Elles pourraient constituer les bases d'une réflexion commune. Et c'est peut-être là que se situe leur intérêt respectif : ils ne donnent pas toujours les mêmes réponses, mais ils semblent poser certaines des mêmes questions.
Reste l'obstacle politique
Évidemment, une présidentielle ne se gagne pas avec une belle complémentarité intellectuelle. David Lisnard est déjà candidat. Natacha Polony vient, elle aussi, d'officialiser la sienne. Le premier dispose d'une expérience politique et territoriale considérable, ainsi que d'un mouvement qui revendique plus de 55 000 adhérents à la mi-octobre 2026. La seconde peut désormais s'appuyer sur les plus de 50 000 sympathisants revendiqués par son mouvement, mais doit encore démontrer qu'elle peut transformer cette mobilisation en une véritable force électorale. Et leurs électorats potentiels ne se recouvrent pas nécessairement. Lisnard doit encore parvenir à exister dans un espace très encombré à droite et au centre. Il défend actuellement une grande primaire ouverte pour départager les candidats de cet espace et éviter leur dispersion. Polony, elle, doit démontrer que les fameux « orphelins de la politique » constituent réellement un électorat suffisamment important pour porter une candidature nationale. Elle doit également franchir l'étape décisive des parrainages nécessaires à la qualification pour le premier tour. Le chemin est donc encore long pour chacun. Et surtout, aucun rapprochement politique entre les deux n'a été annoncé. Pour l'heure, ils défendent leurs propres candidatures et leurs propres projets.
Et si la question n'était pas « Lisnard ou Polony » ?
C'est peut-être finalement la question la plus intéressante. Dans une présidentielle qui risque de multiplier les candidatures et les oppositions de personnes, faudrait-il nécessairement choisir entre deux personnalités qui proposent chacune une partie de la réponse ? Et si le véritable enjeu était au contraire de faire dialoguer leurs deux visions ? David Lisnard n'est pas Natacha Polony. Natacha Polony n'est pas David Lisnard. Le premier est libéral là où la seconde ne l'est pas. Le premier vient de la politique locale et revendique une expérience de gestion. La seconde vient du journalisme et de la réflexion intellectuelle. Leurs conceptions de l'économie et du rôle de l'État diffèrent sensiblement. Mais ils partagent aussi une ambition rare dans le paysage actuel : ne pas se contenter de gérer le déclin, et proposer une vision de ce que pourrait redevenir la France. Alors, un ticket Lisnard-Polony ? Rien ne permet aujourd'hui de dire qu'il verra le jour. Mais comme hypothèse politique, il a quelque chose de séduisant : l'action et les idées, la liberté et la puissance publique, le terrain et la vision. Peut-être que la France n'a pas besoin d'un nouveau sauveur. Peut-être a-t-elle surtout besoin, enfin, de deux visions capables de se compléter plutôt que de s'affronter.
À Cannes, David Lisnard veut passer du statut de maire populaire à celui de candidat incontournable. Il y a les rentrées politiques qui ressemblent à des rendez-vous de calendrier, et celles qui cherchent à changer le rapport de force. À Cannes, David Lisnard a choisi la seconde option.


