Où sont passés mes points ? L'indécente débandade typographique des sigles !
Par : Joël Pierre Chevreux
Où sont passés mes points ? Pas ceux de mon permis de conduire, mais ceux que l'indécente débandade typographique voudrait nous imposer ! Oui, je l'avoue, leur suppression entre les sigles m'agace prodigieusement et je le clame haut et fort car je le vis comme une injustice typographique et littéraire. Oui, je suis de ces vieux ronchons qui regrettent la belle époque où une abréviation se méritait à force de points, d'espaces insécables et de sueur académique. Tout s'est effondré avec la révolution des années 80. Aujourd'hui, je pousse un coup de gueule pour la réhabilitation des points, contre ce glissement typographique que d'aucuns voudraient appeler "progrès".
Le sacrilège typographique
Je me revois encore ulcéré la première fois, où l'un de mes rédacteurs m'a imposé « SNCF » sans ses points salvateurs. Un choc ! Deux siècles de typographie française balayés d'un revers de main. Le sigle, nu, perdu, devenu simple et pauvre acronyme sans défense. Hélas, la mode s'est répandue : CAF, CNRS, ONU, tous orphelins de ces indispensables points, comme si la langue se devait d'aller toujours plus vite, plus loin, plus fort, quitte à confondre lisibilité et brutalité graphique. Et voici les nouveaux « modernes », pontifiant avec aplomb sur la simplification et l'harmonisation. Pardi ! Tout doit aller vite, même l'œil du lecteur ! Adieu les P.I.B., bonjour les PIB. Les points disparus, un à un, dans cette hystérie collective d'optimisation. L'on se gargarise d'uniformité, d'épure, de productivité typographique. Le point fait, désormais, figure d'ennemi public jusque dans les clubs sportifs. Comment ne pas déplorer ce triomphe de la paresse ? Il faut bien le dire, tout le monde s'en tape royalement de la tradition, pourvu que la machine publie toujours plus vite, plus vite, plus vite.
Les vrais problèmes de la disparition des points
Cette mode typographique ridicule et assassine de notre belle langue n'est pas sans effets. D'abord, la confusion. Parlez de PIB sans point, on le prononce « pib » comme si c'était un mot chinois. Alors, OPA, c'est « opa » ou « O.P.A. » ? Ah, la beauté perdue de la distinction, sigle épelé versus sigle prononcé, tout cela s'effondre évidemment ! Le lecteur lambda, inconscient de la tragédie, ricanera devant mon désarroi. Mais comment signaler la prononciation alphabétique sans cette ponctuation précieuse ? L'œil, habitué à décomposer, se perd, prononce de travers, s'égare dans un océan de majuscules anonymes. Quelle bêtise !
La résistance du bon sens
Alors, je l'affirme haut et fort : rien ne remplace le point. Il clarifie, il précise, il met de l'ordre dans la jungle des abréviations. O.T.A.N., C.I.O. F.C., voilà qui se lit comme il faut : chaque lettre s'affiche fièrement, séparée, digne. Mais nos modernes académiciens, intégristes du minimalisme, avancent leur théorie du « tout sans point », sous prétexte que la presse, les éditeurs, et même la sacro-sainte Imprimerie nationale ont cédé. Je rêve ! Ou plutôt, je cauchemarde, car, demain, même Monsieur K. sera privé de son point final, confondu avec un simple Kaf. Parmi mon entourage, un jeune universitaire désespéré, professeur de linguistique. Du haut de ses trente ans, voici ce qu'il me dit : « Je passe mes nuits à corriger des thèses où les sigles ressemblent à des codes-barres. Où sont les S.N.C.F. et les P.M.U. de mon enfance ? On dirait que les étudiants croient que la langue française est un vaste Google Doc. Les jurys universitaires ne savent plus distinguer le sigle du mot, la confusion s'installe, l'harmonisation s'impose. Moi, je pleure devant chaque sigle déshabillé, et je soupçonne un complot international contre l'héritage typographique de la République ! »
Sarcasme sur le modernisme
Bien dit ! Les partisans de la snobisation du point sont persuadés qu'ils écrivent plus vite, plus proprement, plus internationalement. Que leur dire ? Un monde sans points, c'est le règne du sigle mutant, du code informatique contre la vieille élégance française. On vous vend « PEFC », « PME », « DGFIP », comme si c'était aussi tendance qu'un TGV sans roues. La modernité, c'est l'excuse facile pour abîmer sans remords notre langue jusqu'à lui introduire des anglicismes inutiles. Moi, je rage, je peste, en rêvant d'un retour du P.I.B. victorieux sur tous les fronts. Alors, soyons honnête ! Le massacre du point est un symptôme. Celui d'une époque qui répugne à toute complexité, qui préfère la vitesse à l'intelligence, l'uniformité à la nuance. Moi, j'y vois la fin d'une ère : bientôt, sigles, abréviations, symboles et même patronymes finiront fusionnés dans un magma orthographique. Un monde sans distinction ni fierté typographique, un monde où les points s'exilent pour ne jamais revenir…
Défendons donc l'académisme, même s'il fait ricaner : le point, c'était la classe, et moi je continue à en mettre, rien que pour emmerder l'époque et dénoncer cette aberration orthographique !
Joël Pierre Chevreux
Ex Secrétaire général de l'Académie Ausone
Assemblée des artistes et intellectuels de la province d'Aquitaine

