Emmanuel Macron doit-il démissionner ?
Par : Joël Pierre Chevreux
Hier, la démission express du Premier ministre Sébastien Lecornu plonge la France dans l'un des épisodes les plus critiques de la Ve République. Quatorze heures à peine après l'annonce de son gouvernement, Lecornu jette l'éponge, illustrant le chaos régnant dans la majorité présidentielle depuis des mois. Cette défection, survenue au terme de semaines de tractations laborieuses, relance une question taboue mais désormais omniprésente sur la scène politique et médiatique : Emmanuel Macron doit-il remettre son mandat en jeu ? Depuis la dissolution de l'Assemblée nationale en 2024, le pays s'enlise dans une instabilité chronique : trois Premiers ministres se sont déjà succédé, la rue gronde, les marchés financiers s'affolent devant un budget incertain, et les oppositions de tous bords évoquent soit la destitution, soit la démission présidentielle comme porte de sortie. Les comparaisons avec 1968, voire les heures les plus confuses du Parlement sous la IVe République, envahissent les éditoriaux.
Les appels à la démission se multiplient
Les rangs du Rassemblement National, menés par Marine Le Pen, ne s'en cachent plus : « La démission d'Emmanuel Macron serait une décision sage », martèle-t-elle, jugeant toute dissolution « absolument incontournable ». L'extrême gauche, quant à elle, préfère la solution institutionnelle, Jean-Luc Mélenchon, au nom de 104 députés, réclame l'examen immédiat d'une motion déposée pour la destitution du président, dans la foulée de la démission de Lecornu. Les partis de la droite classique ou souverainiste ne sont pas en reste. Chez Les Républicains, Éric Ciotti milite pour une élection anticipée : « Quand il y a crise, la seule solution, c'est l'élection (…) le retour aux urnes ». Du côté de Reconquête ! et de ses alliés, la rhétorique est similaire : la France a besoin, selon eux, d'« une nouvelle présidentielle pour débloquer la situation ». Les réseaux sociaux amplifient ces clameurs, tandis que des éditorialistes dénoncent une « paralysie institutionnelle » inédite depuis Charles de Gaulle.
L'avis des Français : lassitude, colère et volonté de rupture
Ce virage du débat n'est pas qu'un bruit médiatique. Dans un dernier sondage relayé sur L.C.I. trois jours après la démission de Lecornu, 68% des Français déclarent souhaiter une démission d'Emmanuel Macron si aucune majorité ne se dégage des prochaines législatives. La colère populaire, nourrie par la peur du vide et la stagnation politique, s'exprime à travers ce désir de « reset » : selon les enquêteurs, il s'agirait avant tout d'une volonté de stabilité et d'un appel à « relancer la machine » politique. Beaucoup jugent le président « à bout de souffle », et les qualificatifs de « canard boiteux » fleurissent désormais jusque dans la presse britannique, The Times évoquant même « une crise de la démocratie sans précédent depuis De Gaulle ».
La tentation institutionnelle : les précédents
Le scénario d'une démission présidentielle est rare sous la Ve République. Seul De Gaulle, en 1969, avait pris cette décision, mais dans un contexte de référendum perdu sur la réforme du Sénat et des régions. La situation actuelle diffère par sa fragmentation parlementaire extrême, ses crises sociales multiples et une opinion publique massivement désabusée. Pourtant, les options ne manquent pas : outre la nomination d'un nouveau Premier ministre ou une nouvelle dissolution, la démission serait juridiquement et institutionnellement possible, entraînant la convocation automatique d'une nouvelle élection présidentielle. Nous avons interrogé Louis Martin, député sans étiquette des Bouches-du-Rhône : « Ce qui me frappe, c'est l'épuisement démocratique. Au Parlement, tout le monde avance à l'aveugle. Même dans ma circonscription, des militants LREM avouent ne plus savoir comment défendre le Président. Il n'y a plus de cap, plus d'alliance stable. L'opposition réclame la tête de Macron, mais ce n'est pas une solution magique. Quoi qu'il arrive, il faudra que quelqu'un reconstruise. Mais parfois, accepter de partir ou de remettre son mandat en jeu, ce n'est pas une faiblesse, c'est le dernier service que l'on peut rendre au pays. »
Les risques d'une démission : vide ou sursaut ?
La perspective d'une démission soulève d'immenses incertitudes. Côté marchés, la Bourse de Paris a déjà chuté de près de 2% après la démission du Premier ministre. Politiquement, le spectre du vide institutionnel effraie certains constitutionnalistes : une présidentielle anticipée pourrait amplifier la fragmentation, sans aucune garantie qu'une majorité forte émerge. L'inquiétude grandit autour du risque d'abstention ou de radicalisation, avec de nombreux acteurs internationaux qui observent en spectateurs inquiets le « chaos français ». Alors démissionner ? Dissoudre ? Tenir bon ? Emmanuel Macron, cible de toutes les critiques ces jours-ci, fait face à une équation impossible. L'histoire retiendra-t-elle l'homme qui a su quitter la scène au bon moment ou persister dans la tempête ? Une chose est sûre : la crise actuelle a replacé la question de la responsabilité présidentielle au cœur du débat public, et imposé une réflexion majeure sur les fragilités du régime.

