La folie des chaises musicales n’est pas uniquement au gouvernement.
Par : Jérémy Bizet
La grande valse des écharpe, lorsque les ministres tombent, les maires trinquent. On parle beaucoup des chaises musicales au sommet, ministres éjectés, remaniements express, dissolutions surprises, mais on oublie les dégâts collatéraux sur le plancher des vaches : les mairies, les intercommunalités, les conseils municipaux, et les pauvres conseillers qui n'avaient rien demandé. Depuis la dissolution et la succession Barnier–Bayrou–Lecornu (épisode 1), la vie politique locale ressemble moins à une République qu'à un loto inversé : tiré au sort, démissionné, remplacé, redevenu maire, re-remplacé… jusqu'à ce que mort de mandat s'ensuive...
La loi sur le non-cumul ?
Officiellement, une grande avancée républicaine. En pratique ? Une fabrique à suppléants jetables, à maires intérimaires et à adjoints promus par accident. Les communes se passent les écharpes comme on passe un flambeau… ou une patate chaude. Et dans certains villages, le conseil municipal ne sait même plus qui préside, ni jusqu'à quand. Voici donc un bilan (aussi exhaustif que possible sans perdre définitivement la raison), des remplacements en cascade qui agitent silencieusement les territoires. Accrochez-vous, on remonte à Barnier (il n'y a finalement qu'un an !), on traverse Bayrou, on trébuche sur Lecornu, et on se demande comment les électeurs sauront en 2026 qui est encore maire de quoi.
Ceux que Barnier a fait tomber… sans forcément s'en rendre compte
Commençons par l'un des cas les plus emblématiques des gouvernements Barnier, Bayrou, et leur comète Lecornu I : Bruno Retailleau. Sénateur, ministre de l'Intérieur de Barnier, reconduit par Bayrou puis brièvement ministre de Lecornu, bientôt de retour au Palais du Luxembourg, il a libéré son siège au Sénat pour Brigitte Hybert, alors maire de Moutiers-sur-le-Lay. Celle-ci a donc dû céder son fauteuil municipal à Didier Forgerit, tout en redevenant simple conseillère municipale. Maintenant que Retailleau s'apprête à redevenir sénateur… qui ressort du chapeau ? Suspense. Autre puzzle : Valérie Létard, brièvement ministre puis redevenue députée. Son suppléant, Salvatore Castiglione, maire de Wallers depuis 2008, a dû laisser l'écharpe à Bernard Caron pour siéger à l'Assemblée. Mais si Létard revient, Castiglione redevient député de personne, et Caron rend ou ne rend pas la mairie ? À ce stade, même le greffe ne parie plus.
Il y a aussi Éric Liégeon, maire de Courvières et suppléant fidèle d'Annie Genevard (législatives 2012, 2017, 2022, 2024). Quand elle devient ministre de l'Agriculture dans le gouvernement Barnier, il hérite de son siège de député du Doubs… et laisse sa mairie à Bernard Girard. Reste à savoir combien de mois cette permutation devait durer. Plus courte encore fut la carrière d'Éliane Kremer, suppléante de Patrick Hetzel, devenu ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche dans le même gouvernement. Résultat : deux mois de mandat de députée, et une démission express de son poste d'adjointe à Saverne. Un conseiller municipal a donc pu jouer au maire adjoint quelques séances, histoire d'avoir une anecdote pour la galette des rois. Même histoire pour Nathalie Delattre, sénatrice devenue ministre chez Barnier puis chez Bayrou. Elle est remplacée au Sénat par Mireille Conte-Jaubert, maire de Saint-Médard-de-Guizières depuis 2014. Cette dernière laisse la mairie à Stéphane Catalan. Et si Delattre revient ? Eh bien… quelqu'un rendra peut-être sa chaise. Ou pas. Autre cas d'école : Sophie Primas, devenue ministre sous Barnier puis Bayrou, et remplacée au Sénat par Éric Dumoulin, maire de Chatou depuis 2018. Lui abandonne sa mairie, confiée à Michèle Grellier. Mais si Primas retombe du gouvernement et veut récupérer le Sénat, on remet tout en place ou on recommence de zéro ? On attend le prochain épisode.
Et quand Bayrou s'en mêle, les mairies deviennent des sièges éjectables
Après Barnier, Bayrou a poursuivi l'œuvre entamée : un ministère nommé = un maire en moins. Et parfois, un retour en arrière encore plus confus. Prenons Laurent Marcangeli, nommé ministre de l'Action publique, de la Fonction publique et de la Simplification (ce qui est déjà ironique) par François Bayrou. Son suppléant, Xavier Lacombe, devient député et doit abandonner son écharpe de maire de Peri, en Corse-du-Sud. C'est son adjoint, Gustave Tallarico, qui récupère le fauteuil en janvier 2025. Si Marcangeli retombe du gouvernement, on reverra peut-être un Tallarico très solidaire… ou très installé. Autre cas : Philippe Tabarot, sénateur devenu ministre des Transports à la fois chez Bayrou puis chez Lecornu (on ne change pas une équipe qui remanie). À son départ du Sénat, c'est Jean-Marc Delia, maire de Saint-Vallier-de-Thiey, qui prend la suite. Le maire suivant ? Jean-Marie Tortarolo, promu par ricochet. Tant que Tabarot plane au-dessus du gouvernement, Tortarolo peut rêver d'être tête de liste en 2026. À la moindre chute ministérielle, tout le jeu se renverse.
Ceux qui sont partis, revenus, repartis… et qui n'ont même plus le temps de ranger leur bureau
Il y a des cas qui frôlent le burlesque. En tête : Didier Padey, maire de Jongieux depuis 2020 et suppléant de Marina Ferrari. Premier épisode : il devient député de mars à juin 2024 quand Ferrari entre au gouvernement Attal. À ce moment-là, Stéphane Lamiral est élu maire de Jongieux pour lui succéder. Deuxième épisode : dissolution, retour à la case départ. On pense que Padey va redevenir maire… mais non ! Marina Ferrari, réélu député, devient ministre dans le gouvernement Barnier. Il repart donc pour trois mois de députation (octobre 2024 – janvier 2025). Troisième épisode : retour de Marina Ferrari à l'Assemblée. Padey pourrait récupérer la mairie ? Toujours pas. Parce que… surprise ! Elle devient ministre une troisième fois sous Lecornu. Résultat : troisième voyage à l'Assemblée pour Padey, toujours sans mairie. On attend la carte de fidélité et la 10ᵉ visite gratuite.
Ceux qui ont retrouvé leur fauteuil… mais pas sans effets secondaires
Il y a les chanceux, les habiles… et ceux dont les adjoints ont eu la décence de s'écarter au bon moment. Commençons par Pascale Bay, maire de Chazay-d'Azergues depuis 2020 et suppléante d'Alexandre Portier, nommé dans le gouvernement Barnier. Trois mois de mandat à l'Assemblée, et obligation d'abandonner la mairie. C'est Yves Chalandon qui est élu pour la remplacer. Mais, miracle de la loyauté municipale, au retour de Portier en janvier 2025, Chalandon démissionne à son tour, et Pascale Bay retrouve sa mairie. Un intérim plus court que certains CDD en caisse à Auchan. Autre cas de figure exemplaire : Laurence Garnier, propulsée secrétaire d'État à la Consommation sous Barnier. Elle quitte son siège au Sénat, immédiatement remplacée par Maurice Perrion, maire de Ligné depuis 1995. Lui doit laisser son fauteuil municipal à sa première adjointe, Anne-Marie Cordier, entre novembre 2024 et fin janvier 2025. À peine rentrée au Sénat, Garnier libère à nouveau le jeu, et Perrion redevient maire comme si rien ne s'était passé. Dans certaines communes, on change moins souvent de drapeau que d'édile. Et puis il y a Jean-Louis Thiériot, l'éclair ministériel. Nommé ministre délégué auprès du ministre des Armées et des Anciens Combattants, excellent choix pour ce ministère, il n'aura néanmoins tenu… même pas trois mois. Pendant ce temps, son suppléant Michel Gonord, maire de Champagne-sur-Seine, siège à l'Assemblée et doit céder la mairie à son premier adjoint, Didier Keriger, élu en novembre 2024. Le retour express de Thiériot en janvier permet à Gonord de se représenter et de retrouver sa mairie en mars 2025. Tout s'est bien fini, sauf peut-être pour la trésorerie qui doit refaire les plaques de porte tous les quatre jours.
Ceux pour qui le retour est… disons, compromis
Il y a ceux qui retrouvent leur fauteuil comme on récupère un manteau au vestiaire, et puis il y a les autres : ceux qui reviennent… et trouvent la porte fermée de l'intérieur. Prenons François-Noël Buffet. Sénateur depuis 2004, nommé ministre, il est remplacé au Sénat par Paul Vidal. Problème : Paul Vidal n'était pas un simple suppléant de passage, mais maire de Toussieu depuis 1995. Il laisse donc la mairie, reprise par son premier adjoint, Claude Humbert. Sauf que voilà : entre-temps, une élection partielle a lieu début 2025. Humbert, qui n'était pas exactement le dauphin désigné par Vidal, est élu. Conclusion ? Buffet va retrouver son siège au Sénat, mais Paul Vidal, lui, ne retrouvera ni la mairie, ni son fauteuil, ni même une place au conseil. Trente ans de mandat, évaporés en trois signatures. Encore plus croustillant : le feuilleton Agnès Canayer. Nommée ministre déléguée à la Famille et à la Petite enfance dans le gouvernement Barnier, elle quitte son poste de sénatrice. Sa remplaçante ? Virginie Lucot-Avril, maire d'Aumale depuis 2010. Mais la loi de 2014 étant ce qu'elle est, elle doit abandonner un mandat local et fait le choix de démissionner de son mandat municipal pour ne garder que son siège au conseil départemental. À Aumale, c'est François Sellier qui est élu maire en novembre 2024.
Et c'est là que la mauvaise comédie administrative commence…
Mais patatras : le gouvernement Barnier tombe en janvier 2025. Agnès Canayer revient donc au Sénat, et Virginie Lucot-Avril pense récupérer sa mairie et son écharpe. C'est là que le scénario bascule dans la série noire. Car tout avait été théoriquement « prévu » : une lettre collective signée par treize conseillers municipaux, promettant de démissionner en cas de chute du gouvernement, pour forcer une nouvelle élection municipale. Lettre remise au préfet le 30 décembre. Parmi les signataires… François Sellier lui-même. Le problème est que ce document semble avoir été signé avant la date indiquée, ce qui n'est pas un fonctionnement légal et qui représente un risque pénal important… Comme le prévoit la loi, le préfet de la Seine-Maritime a demandé la confirmation des démissions aux adjoints et celles-ci ont été acceptées. Concernant les démissions des conseillers municipaux, c'est à l'actuel maire de les confirmer, comme le prévoit la loi, et François Sellier ne les a pas confirmées Résultat : il reste 12 conseillers sur 19, ce qui est juste assez pour retarder toute nouvelle élection avant 2026. Ce n'est pas gagné pour Virginie Lucot-Avril… Rendez-vous en 2026, la campagne risque d'être électrique C'est beau, la solidarité républicaine !
Lecornu II : nouveaux ministres, nouveaux dégâts collatéraux
Si vous pensiez que la valse des mandats allait se calmer une fois les anciens revenus à leur point de départ, détrompez-vous : Lecornu II démarre sa propre tournée de redistribution d'écharpes. Premier sur la liste : Benoît Blanchard, premier adjoint au maire d'Ermont. Il va remplacer Naïma Moutchou dans la 4ᵉ circonscription du Val-d'Oise. Conséquence immédiate : il doit laisser son fauteuil d'adjoint à un collègue du conseil municipal. Un siège de plus à réattribuer, un organigramme de plus à recomposer. Même scénario pour Nicolas Tryzna, adjoint au maire de Thiais, appelé à remplacer Vincent Jeanbrun à l'Assemblée. Là encore, un adjoint de plus qui saute pour cause de promotion par procuration. Et ce n'est pas fini. Lionel Duparay, premier adjoint au maire de Montceau, est le suppléant de Sébastien Martin, récemment élu député lors d'une législative partielle dans la 5ᵉ circonscription de Saône-et-Loire, reprise au RN. Martin à l'Assemblée, Duparay dehors de la mairie. On ne sait pas encore qui récupère la chaise, mais quelqu'un aura à apprendre très vite où sont les clés du bureau. Dans le Loiret, la situation est presque comique. Stéphane Chouin, maire de Saint-Hilaire-Saint-Mesmin et suppléant de Stéphanie Rist, va devoir abandonner son écharpe. Problème : Rist avait refusé d'entrer au gouvernement Barnier parce que son suppléant ne voulait pas siéger. Cette fois, elle entre au gouvernement Lecornu… mais Chouin n'a toujours pas donné sa réponse. "Il a un mois pour dire s'il accepte ou pas. On verra", a-t-elle déclaré. S'il refuse, on repart pour une législative partielle express. Avec ou sans confettis. Enfin, Michel Criaud, maire de Muzillac et déjà lancé dans sa campagne municipale 2026, se prépare à devenir député à la place d'Anne Le Hénanff. Est-ce qu'il posera un pied à l'Assemblée avant qu'une censure, un remaniement ou une dissolution ne rebattent les cartes ? Le chrono tourne plus vite que le protocole. À ce stade, même les secrétaires de mairie envisagent d'ouvrir des cellules psychologiques.
Et en 2026, on élit qui, au juste ?
Avec cette succession ininterrompue de démissions, remplacements, retours, suppléants promus et maires réversibles, la question devient vertigineuse : qui sera en place au moment des municipales de mars 2026 ? Entre ceux qui pensent retrouver leur siège, ceux qui espèrent ne pas le perdre, ceux qui ont été remplacés par plus ambitieux qu'eux, et les communes où l'on ne sait même plus si le maire a les clés… l'électeur moyen n'a plus qu'à voter pour un poste en pointillés. D'ici là, une dissolution n'est pas impossible, une censure peut tomber, et un nouveau gouvernement peut encore ouvrir une cinquième saison. Avec un peu de chance, on ne finira pas les municipales avec des urnes tournantes et des bulletins à gratter.

