Vers une nouvelle dissolution ?
Par : Joël Pierre Chevreux
L'Assemblée nationale sous haute tension. Blocages parlementaires, fractures politiques et calculs présidentiels, la majorité comme l'opposition se préparent à une semaine décisive au Palais-Bourbon.
Une semaine charnière sous le signe de l'incertitude
L'Assemblée nationale s'apprête à vivre, cette semaine encore, des débats électriques. À l'ordre du jour : plusieurs textes budgétaires sensibles, un climat politique tendu et, en arrière-plan, la menace latente d'une dissolution. Depuis le 8 juillet 2025, Emmanuel Macron a retrouvé le droit constitutionnel de dissoudre l'Assemblée. Une arme institutionnelle redoutée, déjà utilisée en 2024, et qui continue de hanter les couloirs du Palais-Bourbon. « Le mot est sur toutes les lèvres, même s'il n'est dans aucune bouche », confie un collaborateur parlementaire. Entre fébrilité et prudence, les groupes politiques affûtent leurs arguments et, en coulisse, certains préparent déjà une éventuelle campagne.
Un Parlement au bord du blocage
Or, les tensions ne sont pas nouvelles. Depuis des mois, la majorité relative peine à faire adopter ses textes sans recourir à des alliances fragiles ou au fameux article 49.3 de la Constitution. Les oppositions, elles, testent leur capacité à construire des fronts communs, parfois éphémères, souvent hétérogènes. Cette semaine, la discussion autour du projet de loi de finances promet de cristalliser les clivages. Le gouvernement redoute qu'un rejet massif du budget ne soit interprété comme un désaveu politique, rendant le fonctionnement parlementaire quasi impossible. Dans les rangs présidentiels, on évoque avec inquiétude un « moment de vérité ». « Si le budget tombe, tout peut s'effondrer derrière », résume un ministre sous couvert d'anonymat. "On vit avec la menace de la dissolution au-dessus de la tête". Marc-Antoine Lefèvre, député (Horizons) de la Sarthe, décrit une atmosphère d'usure :« On vit avec la menace de la dissolution au-dessus de la tête. Ce n'est pas seulement une question d'élections. C'est une épée de Damoclès qui pèse sur nos discussions, sur notre capacité à négocier. Certains collègues de la majorité n'osent plus rien dire, de peur d'être tenus responsables d'un blocage. Pourtant, on ne peut pas gouverner durablement dans cette tension permanente. » Ce sentiment de lassitude traverse l'ensemble des bancs. Dans les couloirs, les députés évoquent un climat d'instabilité politique qui s'installe durablement, nourri par une succession de crises institutionnelles et sociales.
Les calculs de l'Élysée : prudence ou stratégie différée ?
Officiellement, le chef de l'État se veut mesuré. Emmanuel Macron a répété qu'il ne recourrait à une nouvelle dissolution que « si le pays se trouvait bloqué ». Mais plusieurs conseillers de l'Élysée admettent qu'une dissolution pourrait, à terme, servir d'ultime levier politique, en cas de paralysie complète du Parlement. Derrière cette posture prudente, l'entourage présidentiel surveille plusieurs indicateurs : le climat social à l'approche de l'hiver ; la capacité du gouvernement à faire voter le budget ; les rapports de force internes dans la majorité. Un haut fonctionnaire résume : « La dissolution n'est pas à l'ordre du jour, mais elle reste dans la boîte à outils. »
Une opinion publique désabusée
Dans le pays, la perspective d'un nouveau scrutin législatif suscite plus de lassitude que d'enthousiasme. Selon les derniers sondages, une majorité de Français jugent qu'une nouvelle dissolution n'apporterait « aucune solution durable ». Les électeurs expriment surtout une lassitude face à un pouvoir perçu comme instable, et à des institutions en tension permanente. Les oppositions, elles, oscillent entre opportunisme et prudence. Le Rassemblement national réclame depuis plusieurs semaines « le retour aux urnes », tandis que la gauche appelle à « une majorité de projet plutôt qu'une majorité de circonstance ». Mais tous savent qu'un nouveau scrutin pourrait rebattre les cartes sans garantir de majorité claire.
Le spectre du précédent de 2024
Le précédent de 2024 reste dans toutes les mémoires. La dissolution surprise de juin 2024 avait plongé le pays dans une campagne express, avant de déboucher sur une Assemblée encore plus fragmentée. La majorité présidentielle avait perdu une cinquantaine de sièges, le Rassemblement national avait percé, et la gauche, rassemblée sous une bannière commune, avait obtenu un groupe renforcé mais divisé.
Un scénario que peu souhaitent revivre. « On serait dans la même impasse », avertissent plusieurs constitutionnalistes. Selon eux, une nouvelle dissolution sans clarification politique risquerait d'affaiblir encore davantage l'exécutif et de nourrir la défiance démocratique.
Une équation politique quasi insoluble
Le gouvernement, privé de majorité absolue, avance donc sur une ligne de crête. Trop de fermeté : il s'expose à une motion de censure.
Trop de compromis : il perd le soutien de son propre camp. La mécanique institutionnelle, déjà mise à rude épreuve, atteint ses limites.
Un député socialiste ironise : « On parle de cinquième République, mais on fonctionne déjà comme dans une sixième : tout dépend des rapports de force du moment. » Cette instabilité nourrit les inquiétudes de l'opinion et des acteurs économiques, qui redoutent une paralysie durable des décisions publiques.
Scénarios possibles à court terme
Le compromis budgétaire.
Si le gouvernement parvient à arracher des accords partiels avec le centre ou la gauche modérée, la crise pourrait être temporairement contenue.
Le blocage institutionnel.
En cas de rejet massif du budget ou de vote d'une motion de censure, l'exécutif serait dos au mur. La dissolution redeviendrait alors une option immédiate.
Le statu quo sous tension.
C'est, selon la plupart des observateurs, le scénario le plus probable : une majorité relative, contrainte à des accords ponctuels, dans un climat politique délétère.
"Ne pas gouverner sous la menace"
Dans les travées du Palais-Bourbon, une idée revient en boucle : il faut « déminer » la vie parlementaire. Plusieurs élus plaident pour un pacte de stabilité, un accord minimal entre forces républicaines pour éviter un blocage complet. Mais le climat de méfiance rend ce scénario difficile. Marc-Antoine Lefèvre, le député Horizons, conclut : « Ce que nous vivons, ce n'est pas seulement une crise politique, c'est une crise de confiance. Si chaque vote devient une épreuve de survie pour le gouvernement, la démocratie parlementaire n'y survivra pas longtemps. »
La dissolution, une arme à double tranchant
Article 12 de la Constitution :
Le président de la République peut dissoudre l'Assemblée nationale après consultation du Premier ministre et des présidents des deux chambres. Il ne peut recourir à cette mesure qu'une fois par an. Historiquement, la dissolution a été utilisée :
en 1962 et 1968 par Charles de Gaulle ;
en 1981 et 1988 par François Mitterrand ;
en 1997 par Jacques Chirac ;
et en 2024 par Emmanuel Macron. Chaque fois, l'objectif était de clarifier une majorité ou de reprendre la main politiquement — avec des succès variables. Cette semaine à l'Assemblée nationale pourrait ne pas se solder par un événement spectaculaire. Mais elle symbolise une tension croissante : celle d'un régime où l'exécutif, sans majorité stable, avance à pas comptés. Entre prudence institutionnelle et impatience politique, la France s'interroge : combien de temps encore ce fragile équilibre pourra-t-il tenir ?

