Zemmour / Mélenchon la théorie du « grand remplacement » au cœur d’une passe d’armes électorale
Par : Stéphane Langlois
Jeudi 22 janvier 2026, Jean-Luc Mélenchon a tenu meeting à Toulouse en vue des municipales de juin. Dans une salle archicomble de la Halle aux grains, à Toulouse, il appelle à une « démonstration du niveau de conscience politique du peuple français dans sa diversité ». Puis, dans une formule inattendue, il déclare : « Nous avons besoin d'élections municipales qui puissent être une démonstration […] de la capacité de nos listes à incarner la nouvelle France, celle du grand remplacement, celle de la génération qui remplace l'autre parce que c'est comme ça depuis la nuit des temps. » L'expression « grand remplacement », forgée par Renaud Camus en 2011, postule une substitution planifiée ou subie de la population française « de souche » par des immigrés non européens, majoritairement musulmans. Contestée par les démographes pour son caractère conspirationniste, elle est devenue, aujourd'hui, le marqueur de l'extrême droite identitaire. Mélenchon, en la reprenant, entend-il la détourner ? Il évoque un renouvellement naturel des générations, une « nouvelle France » plurielle et dynamique, fière de sa diversité historique. Cependant, l'ambiguïté de la formule déclenche un tollé immédiat sur les réseaux sociaux.
Zemmour saisit l'aubaine sur BFMTV
Et dimanche 25 janvier, Éric Zemmour réagit sur BFMTV dans une interview exclusive. « Il confirme ce que j'ai toujours dit, c'est-à-dire qu'il assume le grand remplacement, il est le parti du grand remplacement, c'est-à-dire de la France arabo-musulmane qui veut remplacer la France française », assène-t-il. Pour le président de Reconquête !, Mélenchon trahit ici sa vraie nature : un pari électoral cynique sur « le peuple des banlieues arabo-musulman », au mépris de la nation historique. Zemmour, qui revendique être « le seul à utiliser cette expression parce que [qu'il est] le seul à avoir conscience de l'ampleur historique de ce qui se passe », y voit une confirmation de sa thèse centrale. Depuis son essai Le Suicide français (2014), il martèle que l'immigration massive, le communautarisme et l'islam politique érodent l'identité française. À l'approche des municipales, il positionne L.F.I. comme l'allié objectif du Rassemblement national (RN), unis dans une logique de balkanisation.
Bardella entre en lice sur X
Le vendredi 23 janvier, Jordan Bardella, président du R.N., avait déjà enflammé X (ex-Twitter). « Au moins, les choses sont claires : Jean-Luc Mélenchon défend l'éclatement communautaire, l'ère des minorités contre le peuple et les revendications de l'islam politique », tweete-t-il. Le jeune leader lepéniste transforme l'emploi du mot en preuve d'une dérive « islamo-gauchiste » au sein de L.F.I., accusée de pactiser avec les Frères musulmans et les mouvements décoloniaux. Mélenchon riposte dans la foulée : « Le grand remplacement dont je parle est celui des générations. Exemple : Jean-Marie Le Pen était un 'Français de souche'. Pas vous. Pourtant, vous le 'grand remplacez' à son poste et dans ses idées. C'est le mécanisme de la vie. C'est ça la nouvelle France. » Ironie mordante, le successeur de Jean-Marie est lui-même un produit du renouvellement générationnel qu'il déplore chez ses adversaires.
Un concept au cœur des batailles électorales
La querelle révèle la porosité croissante des thèmes entre extrême droite et gauche radicale. Depuis 2020, L.F.I. a consolidé son emprise sur les banlieues populaires, notamment dans les quartiers Nord de Marseille ou à Saint-Denis. Mélenchon, 74 ans en 2026, prépare sa succession en misant sur une « nouvelle génération » incarnée par des figures comme Mathilde Panot ou David Guiraud. Ses listes municipales intègrent ostensiblement des colistiers issus de l'immigration, dans une logique d'« incarnation » de la diversité. De l'autre côté, Zemmour et le R.N. surfent sur l'angoisse identitaire. Les sondages Ifop de janvier 2026 créditent Reconquête ! de 8% des intentions de vote national, en hausse de deux points, tandis que le R.N. stagne à 28% face à une droite LR revigorée par des maires de secteur comme Marion Bareille à Marseille. Les municipales s'annoncent comme un test : le « grand remplacement » deviendra-t-il un référendum sur l'immigration ?
Les démographes face à la polémique
Les experts rappellent le contexte chiffré. L'Insee estime que les immigrés et leurs descendants directs représentent 20% de la population française en 2025, un chiffre en hausse mais loin d'un « remplacement ». La fécondité des femmes immigrées converge vers la moyenne nationale (1,8 enfant par femme), et les mariages mixtes explosent. Renaud Camus parle d'une « substitution » culturelle plus que démographique, mais ses thèses inspirent QAnon français et groupes complotistes. Mélenchon, en récupérant le terme, banalise-t-il un poison sémantique ? Ses soutiens y voient une réappropriation audacieuse ; ses détracteurs, une faute impardonnable qui légitime Zemmour.
Enjeux municipaux : Marseille et Toulouse en première ligne
À Marseille, où L.F.I. gouverne plusieurs secteurs via des alliances locales, le débat fait rage. Marion Bareille (LR), maire du 7e secteur (13e-14e), dénonce « une gauche qui assume le multiculturalisme imposé contre la volonté populaire ». À Toulouse, bastion historique de la droite, Pierre Cohen (P.S.-L.F.I.) mise sur une liste inclusive face au R.N. de Philippe Olivier. Les municipales de juin 2026 pourraient cristalliser ces tensions. Abstention record en 2020 (60% à Marseille), montée du R.N. dans les quartiers populaires : le « grand remplacement » n'est plus une théorie, mais un clivage électoral.
Un habitant de banlieue pris entre deux feux
« Ces guéguerres me fatiguent », confie Karim, 42 ans, chauffeur de bus à Saint-Denis. « Mélenchon parle de ma génération, celle qui bosse dur pour faire vivre la France d'aujourd'hui. Zemmour me voit comme un envahisseur, alors que mes grands-parents ont reconstruit l'après-guerre. Je vote L.F.I. parce qu'ils défendent les H.L.M. et les services publics, pas pour un 'remplacement'. Mais quand ils reprennent ces mots piégés, ça donne des munitions à l'extrême droite. On veut du travail, des écoles, pas qu'on nous mette dans des cases. Les municipales ? Je voterai pour qui parle concret, pas de théorie. »
Vers une radicalisation du débat ?
Ce bras de fer préfigure la campagne 2027. Zemmour gagne en visibilité médiatique, Bardella consolide son R.N. « dédiabolisé », Mélenchon joue l'unité de la gauche plurielle. Les modérés, écologistes et macronistes, risquent l'implosion. À fin janvier 2026, le « grand remplacement » n'est plus marginal puisqu'il structure le politique français, opposant deux visions irréconciliables de la nation. Dans ce contexte, les municipales pourraient renverser des bastions : RN. à Perpignan, L.F.I. à Dieppe, L.R. à Marseille. La France des urnes tranchera si le renouvellement générationnel est une chance ou une menace. Pour l'heure, Zemmour exulte : « Tout le monde a compris. »

