Santé mentale reflet de notre société au fil du temps...

09/06/2025

Par : Charles Houndjahoué

Longtemps confinée dans l'ombre, entre mysticisme, honte et silence, la santé mentale s'impose aujourd'hui comme un enjeu central. Nos sociétés modernes, saturées d'exigences, d'images et de performance, révèlent plus que jamais les fragilités de l'âme humaine. Derrière les diagnostics et les traitements se cache une réalité bien plus vaste : un reflet de notre rapport au travail, à l'amour, à la famille, à la norme. De l'Antiquité aux neurosciences contemporaines, comprendre la santé mentale, c'est décrypter l'histoire d'un regard collectif.

Une histoire de la santé mentale : entre mythe et médecine Partir de l'antiquité à la Renaissance

La folie chez les Grecs et les Romains nous donnent ce qu'on pourrait appeler un point de départ sur le sujet quant à notre ère. Du point de vue du théâtre grec, ce ne serait qu'une "abondance de situation tragiques et abondantes". Mais qu'est-ce-que la folie ? Un terme devenu usuel au moindre écart de conduite. Selon le vocabulaire philosophique, la folie est un "ensemble de conduites déraisonnables, absurdes, outrancières, ou qui disconviennent à l'ordre social" (l'ordre social nous faisant déjà penser à Rousseau). Selon les époques, la définition de l'ordre social a évolué, et cela a naturellement impacté la vision de ce qu'on appelle "santé mentale" aujourd'hui.

Dans la Grèce antique, la folie n'est pas d'abord perçue comme une pathologie, mais comme un dérèglement des humeurs ou parfois un message divin. Hippocrate évoque déjà les liens entre corps et esprit, jetant les bases d'une médecine globale.

Psychanalyse outil d'exploration

Les Romains reprennent ces conceptions, oscillant entre traitements physiques et philosophie morale. Au Moyen Âge, la souffrance psychique est souvent assimilée à la possession démoniaque. L'asile devient le lieu d'enfermement des "fous", exclus de la cité. Ce n'est qu'à la Renaissance que des voix s'élèvent pour envisager la folie autrement, notamment chez des humanistes comme Erasme. L'irruption de Sigmund Freud au tournant du XXe siècle bouleverse radicalement cette vision. L'homme n'est plus maître en sa demeure : l'inconscient, les pulsions, les conflits internes structurent son psychisme. La psychanalyse devient un outil d'exploration, posant les bases d'une parole thérapeutique. La deuxième moitié du XXe siècle voit naître une pluralité d'approches : psychiatrie biologique, psychothérapies cognitives et comportementales, émergence de la psychopharmacologie. La désinstitutionnalisation dans les années 1970 amorce une psychiatrie plus ouverte, mais laisse parfois des patients livrés à eux-mêmes.

Santé mentale et monde professionnel : épidémie silencieuse

Burn-out, bore-out, brown-out : le décor est planté ! Ce sont des signes d'un système sous tension, et cela ne s'améliore pas. Les estimations au niveau européen démontrent que les ressources humaines entre 60 et 64 ans ne sont pas insérées sur le marché de l'emploi convenablement. On parle d'une estimation qui est bien loin des 50% du lot, contrairement à nos voisins européens comme la Suède par exemple qui va bien au-delà. Le décor se plante par cet exemple pour montrer de façon probante l'impact silencieux mais inéluctable qui nous guette et donc la pression mentale naturelle qui en découle.

Le Burn-out est une maladie professionnelle reconnue par l'Organisation Mondiale de la Santé. C'est un épuisement professionnel qui est un syndrome qui peut apparaître en cas de surcharge de travail. La conception change selon les lieux et les sociétés. Vu comment se présente le rythme de travail en Amérique, ou même en Asie, à partir de quand pourra-t-on parler de burn-out dans ces contrées ? Avons-nous la même définition de ce que c'est qu'être mentalement épuisé ? Ce sont des questions intéressantes à analyser et comparer pour prendre ce qu'il y a de bon aussi dans les cultures de nos amis d'autres contrées.

Le Bore-out est une pathologie déclenchée par un ennui abyssal, et une absence globale de motivation. Le corollaire naturel en est le manque de joie de vivre, couloir parfait pour une dépression tentaculaire.

Le Brown-out est généré par le sentiment de ne pas se sentir intégré au groupe social, se sentir inutile par ce qu'on apporte comme travail pour le groupe d'appartenance. Une remise en question profonde de ses propres capacités est à relever. Selon une structure reconnue sur le marché, pour ses analyses, "le salarié finit par se désintéresser de la finalité de ses actions". L'hyperconnexion durant et après le Covid, le repli sur soi malgré la volonté de continuer à se déplacer comme à l'accoutumée ont été des ingrédients qui n'ont pas améliorés les statistiques de la santé mentale dans notre pays.

Le couple et la famille : espaces de résonance émotionnelle

Nous vivons aujourd'hui dans un monde où la pression sur la parentalité et la conjugalité brisent silencieusement les êtres humains que nous sommes. "Si à trente ans tu n'as pas une rolex, tu as raté ta vie !" Combien de fois on l'entend ce bout de phrase ? "Tu n'es toujours pas maman ?" Le regard enquêteur qui ronge. Et si la personne avait un problème de santé, ce qui reste privé avant tout ? Si c'était un choix de ne pas se mettre en relation ou enfanter pour des raisons d'ordre privées ?

Nous avons tous un parcours différent mais la société d'une façon d'une autre, consciemment ou pas nous impose un "cadre social". Il est plus facile de juger depuis l'extérieur que de comprendre les choix de chacun. La charge mentale, la solitude et la dépression que peuvent subir pères et mères sont peu compris. Autant il est complexe pour une femme qui a accouché de traverser cette période de joie, mais aussi de fatigue ; autant il est complexe pour un père de traverser ces épisodes, surtout qu'un Homme ne doit pas se plaindre, et est sociologiquement programmé à traverser les tempêtes en silence, parfois bien incompris. Cela est valable quel que soit l'orientation intime ou le choix de vie de famille qui intéresse chacun, bien évidemment. Certaines pathologies "troubles anxieux, troubles de l'attachement " trouvent leurs racines dans des histoires familiales longues, parfois transgénérationnelles. La parole thérapeutique vient alors non pas soigner un individu isolé, mais démêler une toile de liens.

Et maintenant : santé mentale en 2025 ?

Enfin, la santé mentale des jeunes envahis par les réseaux sociaux de nos jours, est un sujet qui inquiète de plus en plus nos Etats et est à creuser plus en détails car la santé mentale des jeunes est la santé mentale de nos dirigeants de demain. Nous faisons face à un risque de surpathologisation. L'explosion des applications de thérapie, de bien-être, de coaching se fait de plus en plus sentir dans notre espace socio-culturel. On en vient à échanger directement avec l'Intelligence artificielle au point d'en oublier l'interaction humaine, ou la peur du jugement nous enferme dans une bulle virtuelle, seule source de quiétude mentale : "sécurité derrière son écran loin de tout" !

La santé mentale, plus qu'un enjeu médical, est une question profondément humaine. Elle traverse nos existences, nos cultures, nos systèmes. La comprendre, c'est aussi apprendre à mieux vivre ensemble.

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