Le nouvel ordre mondial sous tension

09/08/2026

Par : Jean-Pierre Bories

Guerres, réarmement, énergie et rivalité des puissances redessinent les équilibres internationaux. Le monde change de configuration. La guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient, la rivalité entre Washington et Pékin, le réarmement européen et la compétition autour de l'énergie et des technologies stratégiques participent désormais d'une même recomposition. Derrière ces crises se joue une transformation durable des rapports de force dont la France et l'Europe ne pourront rester à l'écart. Analyse.

UN MONDE QUI CHANGE DE LOGIQUE

Pendant plusieurs décennies, l'Europe a évolué dans un environnement stratégique relativement stable. Après la disparition de l'Union soviétique, les États-Unis ont occupé une position dominante tandis que la mondialisation favorisait l'intensification des échanges commerciaux. La croissance du commerce international, l'essor des chaînes de production mondiales et l'ouverture progressive de nombreux marchés avaient installé l'idée qu'une interdépendance économique croissante contribuerait à limiter les affrontements entre grandes puissances. Cette période touche désormais à ses limites. La guerre en Ukraine a rappelé que les conflits militaires de grande ampleur pouvaient revenir au cœur du continent européen, tandis que les tensions au Moyen-Orient montrent régulièrement combien une crise régionale peut rapidement produire des conséquences économiques mondiales. Dans le même temps, la rivalité entre les États-Unis et la Chine dépasse largement la question commerciale. Elle concerne désormais les semi-conducteurs, l'intelligence artificielle, l'espace, les infrastructures numériques, les ressources stratégiques et, plus largement, la maîtrise des technologies qui détermineront la puissance des prochaines décennies. La mondialisation ne disparaît donc pas, mais elle change de nature. Les États continuent d'échanger, d'investir et de commercer, tout en cherchant désormais à protéger leurs secteurs essentiels contre les ruptures d'approvisionnement et les dépendances excessives. L'efficacité économique n'apparaît plus comme le seul objectif. La résilience devient elle aussi une priorité stratégique.

DE LA MONDIALISATION À LA COMPÉTITION DES PUISSANCES

Cette transformation trouve ses racines dans plusieurs évolutions successives. Depuis les années 1990, les États-Unis ont conservé une supériorité militaire, financière et technologique considérable, tandis que la Chine s'est progressivement imposée comme une puissance économique majeure. La Russie, de son côté, a cherché à restaurer son influence stratégique et à contester l'ordre européen issu de la fin de la guerre froide. L'annexion de la Crimée en 2014 avait déjà constitué un avertissement. L'invasion à grande échelle de l'Ukraine en 2022 a provoqué une rupture beaucoup plus profonde. Les Européens ont découvert que leur sécurité ne pouvait plus reposer uniquement sur l'hypothèse d'une paix durable sur le continent. Les budgets militaires ont commencé à augmenter, les industries de défense ont retrouvé une importance stratégique et l'OTAN a repris une place centrale dans les politiques de sécurité. Cette évolution s'inscrit désormais dans un mouvement beaucoup plus large. Selon le SIPRI, les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 milliards de dollars en 2025, après onze années consécutives de hausse. Les dépenses européennes ont particulièrement progressé, avec une augmentation de 14 % sur un an. Les États-Unis restent très largement en tête avec environ 954 milliards de dollars, devant la Chine, estimée à 336 milliards, et la Russie, autour de 190 milliards. Ces chiffres traduisent une réalité simple : les grandes puissances se préparent à un monde plus incertain.

L'ÉNERGIE REDEVIENT UNE QUESTION DE PUISSANCE

La transformation géopolitique touche également l'énergie. Pendant longtemps, celle-ci fut considérée essentiellement comme une question économique. La guerre en Ukraine a montré qu'elle pouvait redevenir un instrument de pression stratégique. La dépendance européenne au gaz russe a constitué un exemple particulièrement révélateur. Lorsque les relations entre Moscou et les capitales européennes se sont dégradées, l'énergie s'est retrouvée au cœur du rapport de force. L'Europe a donc accéléré la diversification de ses approvisionnements et cherche désormais à réduire durablement sa dépendance aux hydrocarbures russes. Le Moyen-Orient rappelle cependant qu'une autre vulnérabilité demeure. Les routes maritimes et les détroits stratégiques constituent des points de passage essentiels pour l'économie mondiale. Toute perturbation importante peut provoquer une hausse des coûts du transport et de l'énergie, avec des conséquences rapides sur l'inflation et le pouvoir d'achat. L'Agence internationale de l'énergie souligne ainsi combien les perturbations récentes des marchés du gaz naturel liquéfié ont démontré la sensibilité du système énergétique mondial aux crises géopolitiques. La transition énergétique possède donc désormais une double dimension. Elle répond au défi climatique, mais elle peut également contribuer à renforcer la sécurité énergétique des États.

LA TECHNOLOGIE, NOUVEAU TERRAIN DE CONFRONTATION

La puissance du XXIe siècle ne se mesure cependant plus seulement au nombre de soldats ou de chars disponibles. Elle dépend également de la capacité à maîtriser les technologies stratégiques. Les semi-conducteurs constituent l'un des meilleurs exemples de cette nouvelle réalité. Ils se retrouvent dans les téléphones, les automobiles, les équipements industriels, les infrastructures de communication et les systèmes militaires. Celui qui contrôle leur conception, leur fabrication ou les machines nécessaires à leur production dispose donc d'un avantage considérable. L'intelligence artificielle amplifie encore cette évolution. Elle peut transformer l'industrie, accélérer la recherche, améliorer certaines capacités militaires et modifier profondément le fonctionnement des économies. Les États-Unis et la Chine cherchent ainsi à conserver une avance technologique, tandis que l'Europe tente de développer ses propres capacités. Cette compétition explique également pourquoi les États renforcent progressivement les contrôles sur certaines exportations technologiques et cherchent à sécuriser leurs chaînes d'approvisionnement. Désormais, la logique apparaît claire avec une technologie stratégique qui ne peut plus être considérée comme une simple marchandise lorsque son absence peut compromettre la sécurité nationale.

LES ÉTATS-UNIS CHANGENT DE RAPPORT À L'EUROPE

Dans cette nouvelle configuration, les relations transatlantiques évoluent elles aussi. Les États-Unis restent la première puissance militaire mondiale et demeurent indispensables à la sécurité européenne. Mais Washington demande désormais davantage à ses alliés européens. Cette évolution pousse les Européens à augmenter leurs dépenses militaires. Lors du sommet de La Haye, les membres de l'OTAN ont adopté l'objectif de consacrer progressivement 5 % du PIB annuel à la défense et aux dépenses liées à la sécurité d'ici 2035, dont au moins 3,5 % pour les besoins militaires fondamentaux. Cette décision constitue un changement majeur. Pendant longtemps, plusieurs pays européens ont consacré une part relativement limitée de leurs ressources à la défense. Le retour de la guerre de haute intensité en Europe oblige désormais à revoir cette stratégie. La question ne consiste cependant pas uniquement à dépenser davantage. Elle consiste à savoir quoi produire, où investir et quelles capacités conserver sur le territoire européen.

LA FRANCE FACE AU DÉFI DU RÉARMEMENT

La France possède quelques atouts majeurs dans cette transformation. Elle dispose d'une dissuasion nucléaire, d'une industrie de défense complète, d'une capacité spatiale, d'une industrie aéronautique et d'un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 413 milliards d'euros pour les armées. Le budget 2026 de la mission Défense atteint 57,1 milliards d'euros hors pensions. Mais cette montée en puissance intervient dans un contexte de contraintes budgétaires importantes. La France doit simultanément financer ses services publics, soutenir son économie, investir dans la transition énergétique et maîtriser sa dette. Le réarmement pose donc une question politique autant qu'industrielle : comment renforcer la sécurité nationale sans fragiliser l'équilibre économique du pays ? La réponse pourrait notamment passer par l'industrie. Produire davantage en France et en Europe permettrait de transformer une partie des dépenses militaires en investissements industriels, technologiques et scientifiques.

L'EUROPE DOIT ÉVITER UNE NOUVELLE DÉPENDANCE

La guerre en Ukraine a révélé la dépendance énergétique de l'Europe envers la Russie. La nouvelle compétition technologique pourrait créer d'autres dépendances si aucune stratégie n'est mise en place. L'Union européenne ne peut évidemment pas produire seule tous les composants nécessaires à son économie. Elle ne peut pas non plus rompre ses relations commerciales avec la Chine ou les États-Unis. L'objectif devrait donc plutôt consister à éviter les dépendances critiques. Cette distinction paraît essentielle. Il ne s'agit pas de rechercher une autarcie impossible, mais de disposer d'alternatives lorsqu'un secteur devient stratégique. La Commission européenne a ainsi engagé une politique visant notamment à réduire progressivement la dépendance énergétique aux ressources russes et à renforcer la sécurité des approvisionnements. La même logique pourrait progressivement s'appliquer aux semi-conducteurs, aux minerais critiques, aux technologies numériques et aux infrastructures essentielles.

UNE ÉCONOMIE MONDIALE PLUS VULNÉRABLE

La géopolitique influence désormais directement les perspectives économiques. Le FMI prévoit une croissance mondiale de 3,1 % en 2026 et 3,2 % en 2027 dans son scénario central, tout en soulignant les risques liés aux conflits, aux tensions commerciales et à la fragmentation géopolitique. L'OCDE apparaît légèrement plus prudente avec une croissance mondiale estimée à 2,9 % en 2026. L'organisation souligne notamment l'impact des perturbations énergétiques et l'incertitude liée aux conflits. Ces prévisions montrent une évolution importante : les économistes doivent désormais intégrer la géopolitique au cœur de leurs scénarios. Une guerre dans une région productrice d'énergie peut modifier les prix mondiaux. Une restriction commerciale peut perturber une chaîne industrielle. Une crise autour de Taïwan pourrait affecter l'approvisionnement mondial en semi-conducteurs. Une cyberattaque peut interrompre une infrastructure essentielle. La frontière entre économie et sécurité devient donc de plus en plus difficile à tracer.

TROIS SCÉNARIOS POUR LES PROCHAINES ANNÉES

Le premier scénario repose sur une diminution des principales tensions internationales. Les conflits régionaux se réduisent, les marchés énergétiques retrouvent une certaine stabilité et les échanges commerciaux continuent de progresser. Dans cette hypothèse, le réarmement européen se poursuit mais peut être mieux maîtrisé. Les investissements dans les technologies et l'industrie renforcent progressivement l'autonomie européenne. Le deuxième scénario apparaît plus probable si la rivalité entre les États-Unis et la Chine continue de s'intensifier. Le monde pourrait alors se structurer autour de plusieurs ensembles économiques et technologiques. Les entreprises chercheraient à sécuriser leurs chaînes d'approvisionnement, tandis que les États multiplieraient les contrôles sur les technologies sensibles. Les échanges continueraient, mais avec davantage de contraintes. Le troisième scénario cumulerait plusieurs crises : conflit régional majeur, choc énergétique prolongé, aggravation de la confrontation sino-américaine, cyberattaques et nouvelle crise économique. Dans cette situation, les États chercheraient prioritairement à protéger leurs populations, leurs infrastructures et leurs approvisionnements. La mondialisation pourrait alors connaître une véritable rupture.

CE QUI POURRAIT CHANGER LA DONNE

Le facteur le plus souvent sous-estimé concerne peut-être la résilience. Un État puissant n'est pas seulement celui qui possède une armée performante. C'est également celui qui peut continuer à fonctionner après une crise. Une panne électrique, une cyberattaque, une rupture énergétique ou une interruption des communications peuvent parfois produire des effets considérables sans qu'un seul soldat franchisse une frontière. Les infrastructures deviennent donc des objectifs stratégiques. Les ports, les réseaux électriques, les câbles sous-marins, les satellites, les centres de données et les chaînes logistiques prennent une importance comparable à celle des équipements militaires traditionnels. Cette évolution oblige les gouvernements à repenser la notion même de sécurité nationale.

NOTRE ANALYSE

Le véritable changement ne réside donc pas seulement dans le retour du réarmement. Il concerne la définition même de la puissance. Au XXe siècle, celle-ci reposait principalement sur le territoire, la population, l'industrie et les forces armées. Au XXIe siècle, elle dépend également de l'énergie, des données, des technologies, des infrastructures et de la capacité à contrôler certaines chaînes de production. Cette transformation possède une conséquence majeure pour l'Europe, soit la souveraineté ne peut plus se limiter à la défense des frontières. Elle implique de savoir produire, se nourrir, se soigner, communiquer, se déplacer, produire de l'énergie et protéger ses infrastructures même en période de crise. La France conserve des avantages importants, mais elle ne peut pas tout faire seule. L'enjeu des prochaines années consistera donc à trouver un équilibre entre autonomie nationale, coopération européenne et alliance américaine. L'Europe ne doit ni rechercher une indépendance absolue qui apparaît irréaliste, ni accepter des dépendances susceptibles de devenir dangereuses. Elle doit construire des capacités de choix. C'est probablement la meilleure définition de la souveraineté dans le monde qui se dessine. En somme, le nouvel ordre mondial ne se construit pas uniquement dans les sommets diplomatiques ou sur les champs de bataille. Il se construit également dans les usines, les laboratoires, les ports, les centrales électriques, les centres de données et les chaînes d'approvisionnement. La guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient et la rivalité entre Washington et Pékin ont accéléré une transformation qui était déjà engagée. Les États veulent désormais protéger leurs intérêts essentiels, réduire leurs dépendances et renforcer leur capacité à résister aux crises. Pour la France et l'Europe, le défi consiste à transformer cette prise de conscience en stratégie cohérente. Il faudra investir dans la défense, mais aussi dans l'industrie, l'énergie, la recherche, le numérique et les infrastructures. Les prochaines années permettront de savoir si cette recomposition conduira vers un monde multipolaire capable de coopérer ou vers une fragmentation durable en blocs rivaux. Une chose apparaît cependant certaine : le monde de demain sera moins prévisible, plus concurrentiel et plus exigeant pour les États qui souhaitent conserver leur liberté de décision.

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