Paix dans l'Union européenne, mythe et outil de communication politique
Par : Joël Pierre Chevreux
Depuis sa fondation, l'Union européenne revendique le titre de « grand projet de paix » du continent. Cette affirmation a justifié son prix Nobel de la paix en 2012. Elle continue de servir de pilier à la légitimité du projet européen. Pourtant, cet argument fait l'objet de nombreuses critiques, certains y voyant une hypocrisie, surtout à la lumière des conflits contemporains, de l'absence d'armée européenne autonome et des intérêts divergents des États membres. Décryptons, ensemble, les ambiguïtés de ce discours, entre autopromotion, réalités géopolitiques et défis de la sécurité collective.
Une paix attribuée à l'U.E.… ou aux États membres eux-mêmes ?
Un discours commun veut que l'U.E. permette une paix pérenne entre les peuples européens. Mais une partie de la littérature critique souligne que cette dernière ne doit pas tant à la dynamique européenne qu'à la volonté des gouvernements et peuples nationaux d'en finir avec les guerres, traumatisés par les conflits mondiaux du XX° siècle. Ce ne serait donc pas l'Union qui aurait fait la paix, mais la paix née d'une volonté politique post-1945. Elle aurait rendu possible l'Union.
Ainsi, deux éléments nourrissent ce scepticisme.
D'abord, l'improbabilité de la guerre entre membres actuels en raison d'intérêts économiques, culturels et démocratiques profondément imbriqués, aucun pays de l'U.E. moderne n'aurait intérêt à entrer en guerre avec son voisin. Ensuite, une paix « artificielle » ou conjoncturelle. Dès lors que les tensions montent ou que des crises surgissent (crise financière, pandémie Covid-19, affrontements sur la gestion migratoire…), la fragilité du consensus européen ressurgit.
Argument de communication ou d'inertie historique ?
Pour de nombreux analystes puisque « l'Europe, c'est la paix » comprenons que nous assistons avant tout à une formule martelée par les européistes pour rallier l'opinion et justifier un projet politique qui peine souvent à convaincre sur d'autres terrains, notamment l'efficacité ou la solidarité.
Utilité politique : Lors de débats ou de campagnes européennes, cet argument sert souvent de « carte ultime » pour défendre l'U.E., sous-entendant qu'en l'absence de l'Union, la guerre redeviendrait possible.
Mantra déconnecté du réel : Certains rapportent que l'utilisation systématique de cet argument masque en réalité des rapports de force et des conflits d'intérêts toujours présents entre États membres sur les fronts économiques, sociaux, diplomatiques, ou en réaction aux grandes puissances extérieures.
Absence d'armée européenne faiblesse stratégique majeure
Face aux grands enjeux géopolitiques, la faiblesse de l'U.E. en matière de défense autonome est régulièrement pointée du doigt. En voici trois exemples significatifs :
Aucune armée européenne authentique : L'U.E. ne dispose ni d'une chaîne de commandement militaire propre, ni de moyens communs crédibles pour mener des opérations d'envergure sans l'Otan ou un soutien d'États tiers.
Dépendance à l'Otan et aux États-Unis : Depuis la Guerre froide, la défense européenne s'appuie sur le parapluie militaire américain. Cette dépendance pose question dès lors que les intérêts américains divergent de ceux des Européens.
Incapacité d'agir face aux puissances extérieures : Dans le contexte du retour des grandes puissances (États-Unis, Russie, Chine), la dispersion des forces armées nationales prive l'U.E. de tout poids militaire autonome pour défendre réellement la sécurité du continent, que ce soit pour soutenir l'Ukraine, garantir la stabilité au Proche-Orient ou protéger les frontières du sud.
Lorsque la rhétorique de la paix devient un prétexte politique
Les choix récents de l'UE face à la guerre en Ukraine ont révélé les limites de l'argument « pacifiste » attribué à l'Europe. Premièrement, l'U.E. a livré des armes et financé l'effort de guerre ukrainien. Mais elle a aussi multiplié les sanctions et adopté une posture de confrontation inédite avec la Russie. Ainsi, tout discours de paix se transforme parfois en justification morale d'actes de guerre par procuration, ou d'escalade militaro-économique. En même temps, l'U.E. affiche son impuissance diplomatique et militaire dès lors qu'il s'agit de peser seule face à Moscou, Washington ou Pékin. Certains analystes vont jusqu'à l'accuser de faire « obstacle à la paix », notamment lorsque la fin d'un conflit au prix de compromis politiques semblerait plus souhaitable et réaliste que le prolongement indéfini des hostilités.
L'incapacité à instaurer une voix indépendante en matière de sécurité
Depuis la pandémie et la guerre en Ukraine, la question de la souveraineté européenne est redevenue centrale. Mais en l'absence de véritable autonomie stratégique, l'U.E. « s'aligne » le plus souvent sur la politique étrangère américaine, montrant sa difficulté à poser des conditions de paix distinctes ou innovantes sur la scène internationale. En effet, constatons :
L'absence de diplomatie propre : L'U.E. peine à parler d'une seule voix et à imposer des négociations multilatérales ambitieuses, y compris sur d'autres théâtres de tension comme le Proche-Orient ou le Sahel.
Le discours pacifique sacrifié à l'alignement : La promesse d'une paix européenne indépendante se heurte ainsi à la réalité d'un suiveur stratégique, incapable de véritablement peser sur les rapports de force globaux.
Fragilité du projet européen face aux crises
Alors, la paix en Europe est-elle « en sursis » ? Bon nombre de nos citoyens expriment ce sentiment : « Que la paix demeure, mais elle n'a rien d'éternel ni de garantie par le seul cadre institutionnel européen. » L'explosion des logiques nationalistes à l'intérieur comme à l'extérieur de l'U.E., la montée des tensions régionales et l'incapacité à anticiper de nouveaux défis sécuritaires montrent que le discours rhétorique de la paix ne saurait remplacer une stratégie de puissance et de souveraineté collective. Aussi, lorsque nous entendons nos dirigeants répéter que l'Europe protège la paix, ne soyons pas partagés entre espoir et scepticisme. En effet, personne n'imagine aujourd'hui, par exemple, de voir surgir une guerre entre l'Allemagne, l'Espagne ou la France. Ce serait absurde !
Mais est-ce vraiment grâce à Bruxelles ?
Rappelons que les générations précédentes, traumatisées par la guerre, ont choisi des chemins différents. Inquiétons-nous plutôt du fait qu'en cas de crise majeure, face à des géants comme la Russie ou la Chine, l'on dépende totalement de l'O.T.A.N. et des États-Unis. L'Europe parle beaucoup, mais sans armée ni volonté commune, elle ne peut pas garantir notre sécurité seule. Alors, est-il incongru de prétendre que l'argument de la paix, présenté comme colonne vertébrale du projet européen, se révèle à la fois mythe fondateur, outil de communication et surtout une forme d'hypocrisie politique ?

