Pourquoi l'espéranto en Europe ? Interview de Pierre Dieumegard

Infopremiere continue son parcours des élections européennes en faisant la connaissance d’un parti qui est candidat à chaque scrutin européen depuis 2004, en France, en Allemagne et dans quelques autres pays de l’Union. Aloïs Lang-Rousseau a rencontré la tête de liste de l’antenne française lors d’une réunion de travail dans le onzième arrondissement de Paris. Le format reste bien sûr le même que pour les invités précédents, avec la façon dont le candidat voit le rôle du député européen, des réponses sur le programme et deux questions de conclusion.

 

Aloïs Lang-Rousseau : Quels sont les deux principaux combats politiques qui vous ont amenés à vous présenter à ces élections ?

Pierre Dieumegard : Depuis fort longtemps je milite dans les milieux écologistes, il m’est même arrivé d’être candidat dans un scrutin, en fin de liste. Donc je suis actif dans le secteur, et pour moi, le développement humain dans une planète harmonieuse, c’est quelque chose d’important.

Par ailleurs, je suis scientifique de formation et de profession, et je trouve que l’espéranto est un peu l’équivalent du système métrique pour les unités de mesure, donc les pieds, pouces, onces, qui ont permis de faire de la bonne science à Newton, Galilée et d’autres.

Quand on a goûté au système métrique c’est mieux, donc pour moi, l’espéranto, par rapport aux langues naturelles, c’est mieux, et j’essaie de le faire comprendre aux autres.

 

Aloïs L.-R. : Quel groupe parlementaire et quelle commission intégrerez-vous en cas d’élection ?

Pierre D. : En cas d’élection, compte tenu de la barre des 5 %, si nous avons des élus, nous en aurons plusieurs. Et il est tout à fait possible que ceux-ci aillent dans des groupes différents. Personnellement je serai plutôt chez les écologistes, mais j’imagine que d’autres pourraient aller dans d’autres groupes, et selon moi ce n’est pas un défaut.

Cela permettrait aussi une meilleure communication entre les différents groupes. Notre but est de faciliter la démocratie en Europe, en particulier entre les pays et les langages – parce qu’il y a trop peu de communication entre les différentes langues – mais aussi entre les divers groupes politiques.

Nous pensons que la démocratie, c’est aussi et surtout la démocratie délibérative, le fait de se réunir, de discuter de façon à ce qu’une solution commune puisse émerger. Après, de temps en temps, il faut faire un vote, parce qu’il faut trancher, mais l’essentiel, c’est la délibération.

 

Aloïs L.-R. : Selon vous, le rôle d’un eurodéputé français est-il de défendre la France ou l’Europe ?

Pierre D. : Les deux. Et un des problèmes, c’est que les eurodéputés français, jusqu’ici, ne sont pas très bons. En particulier, lors des dernières élections, on y avait mis beaucoup de politiciens qui avaient été éliminés lors de scrutins nationaux, on les avait recasés en tant qu’eurodéputés et ça n’est pas vraiment une réussite sur le plan de l’efficacité, on ne sait pas ce qu’ils font.

Si je fais la comparaison avec les eurodéputés allemands, eux se sont spécialisés là-dedans. Ils font souvent plusieurs mandats successifs : lors du premier, ils apprennent, dans le second ils sont vraiment très efficaces, et après, selon les cas, soient ils commencent à prendre de l’âge, soient ils recommencent un nouveau mandat.

Le résultat, c’est qu’en Allemagne, il y a une bien meilleure coordination entre les eurodéputés allemands et le Parlement allemand, il y a des va-et-vient d’information. Au contraire, le Parlement français est mis très tard au courant des projets de directives européennes, et ne peut pas donner son avis sur la situation particulière de la France, Ce que nous aimerions, c’est assurer une meilleure coordination entre le Parlement national et le Parlement européen.

 

Aloïs L.-R. : Comment jugeriez-vous le pouvoir du Parlement européen par rapport à celui de la Commission : est-il trop important, trop faible ou suffisant ?

Pierre D. : Il est faible. Et le Parlement européen n’a pas de fonction de vrai parlement. C’est une anecdote d’une dizaine d’années en Allemagne. Ils avaient d’abord décidé, comme en France, qu’il y aurait un seuil de 5 % pour que seulement les grands partis soient représentés, comme par ailleurs au Bundestag.

Mais certains allemands se sont plaints, en disant que mettre un seuil de 5 %, ça élimine des petits partis qui représentent pourtant une bonne partie de l’opinion allemande, et que ce n’est pas juste. Le cas est parti en justice jusqu’à la Cour Constitutionnelle allemande, qui a étudié le problème et a considéré qu’il fallait supprimer ce seuil.

Ils ont même dit qu’il ne fallait pas du tout de seuil parce que le Parlement européen n’est pas un vrai parlement, au sens où il ne définit pas une politique. Il n’est pas non plus le représentant d’un peuple européen en tant que tel, il représente les opinions des différents pays d’Europe mais ce n’est pas un Parlement qui représente le peuple souverain. C’est peut-être un peu tiré par les cheveux, mais il y a du vrai dans cet arrêté de la Cour Constitutionnelle allemande.

 

Aloïs L.-R. : Quelles sont selon vous la principale qualité et la principale carence du début de quinquennat d’Emmanuel Macron ?

Pierre D. : La principale qualité, je ne sais pas très bien. Peut-être que le fait de mettre en place les 80 kilomètres par heure sur les routes, je pense que c’est plutôt bon même si ça cause des problèmes. Et le principal défaut, c’est le fait d’apparaître comme le président des ultra-riches et ça fait très mauvais effet sur l’opinion publique française.

 

Aloïs L.-R. : Quelle est la place de la condition animale dans votre programme ? (il n’est pas question ici d’écologie, mais de la traite des animaux, l’expérimentation sur animaux de laboratoires…)

Pierre D. : Elle n’est pas du tout mentionnée dans notre programme. Je ne peux donc pas répondre au nom du mouvement, mais seulement en mon nom propre.

Il y a une vingtaine d’années, j’avais parlé de ce sujet avec Axel Kahn (généticien, actif dans divers comités d’éthique), et il m’avait dit « Les animaux n’ont aucun droit, mais les humains ont des devoirs envers eux ». Je pense qu’il avait raison.

C’est difficile de parler de « droits des animaux », parce que les animaux ne sont pas en état d’exprimer un souhait ou une volonté. Au Moyen-Age, on faisait des procès au pénal contre des animaux : voir la fiche Wikipédia dédiée.

Cette coutume a cessé, et je pense que c’est bien. Ensuite on a considéré les animaux comme des sortes d’objets dont on pouvait user et abuser. Plus récemment, et actuellement, on fait des procès au pénal contre des humains qui auraient maltraité des animaux. Mais comment demander aux animaux leur avis ? Il faut que ce soit la société humaine qui s’arroge le droit de dire le bien et le mal au sujet des animaux en question.

 

Plus précisément :

– Traite des animaux : ce sens est imprécis. Je suppose que ça ne signifie pas la traite des vaches laitières deux fois par jour, mais plutôt par analogie avec « la traite des êtres humains », le fait de transporter des animaux d’un bout à l’autre du monde dans des conditions pénibles, causant de la souffrance à ces animaux.

Je pense que la loi (dans chaque pays d’une part, et si possible une loi internationale) doit réglementer ce type de transport. Et je pense que de tels transports sont plutôt nuisibles sur le plan de l’écologie.

– Expérimentation sur animaux de laboratoire : je pense qu’elle est indispensable, et je n’aimerais pas que les médicaments soient directement expérimentés sur des humains. Mais d’après ce que je sais, une grande partie de ces expérimentations sur animaux de laboratoire est faite pour des usages humains plutôt inutiles, voire nuisibles, tels que les produits cosmétiques.

D’autre part, je pense que les méthodes statistiques modernes devraient pouvoir aboutir à des résultats probants même avec un nombre d’animaux plus petit que ce qui est utilisé d’habitude. Enfin, je pense que les techniques modernes de cultures de cellules et de tissus humains au laboratoire doivent permettre des tests biologiques de nouvelles molécules ou de nouveaux dispositifs sans utiliser aussi fréquemment des expérimentations sur des animaux de laboratoire.

J’imagine qu’on pourrait fortement réduire ce type d’expérimentation, mais non le supprimer complètement. Dans tous les cas, il est bon qu’il y ait une réglementation pour encadrer ce type de recherches.

 

Aloïs L.-R. : En dehors des mesures destinées à l’habilitation de la langue espéranto en Europe, portez-vous d’autres combats pour les européennes de mai prochain ?

Pierre D. : D’une manière générale, notre programme se fonde sur la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948. Nous voudrions que ce soit appliqué à l’échelle de l’Union européenne : pas seulement les droits de libertés, mais aussi ce qu’on appelle les droits créant, c’est-à-dire avoir le droit à l’éducation, à la santé. Nous pensons que ça devrait être harmonisé au niveau de l’Union européenne.

Nous avons aussi un deuxième combat, et nous ne sommes pas les seuls : nous sommes engagés en faveur des logiciels libres. Nous considérons que c’est un progrès, en particulier dans le monde actuel où les gros systèmes informatiques ont des portes dérobées qui envoient des informations, on ne sait pas très bien à qui ni pourquoi.

Le fait que le code source soit inspectable par tout le monde – en tout cas par les spécialistes qui en sont capables – fait qu’on peut éviter des espionnages trop dangereux pour l’ensemble de la société.

 

Aloïs L.-R. : Jugez-vous pertinent que chaque État-membre de l’Union s’exprime par référendum pour déterminer son adoption de l’espéranto ou non ?

Pierre D. : Non. Ce n’est pas une question de référendum d’adoption par tout ou rien de l’espéranto, parce que l’espéranto est un outil qui peut permettre un meilleur fonctionnement de l’Union européenne. On peut citer cependant plusieurs échelons où le référendum ne serait pas forcément pertinent.

Par exemple, indépendamment de l’Union, au niveau national, on peut imaginer que l’espéranto soit enseigné dans les écoles, parce que ça structure bien la pensée, c’est une langue facile à apprendre et qui facilite l’apprentissage ultérieur d’autres langues.

On pourrait donc imaginer qu’un pays – ou une région dans les États dont les régions déterminent les programmes scolaires – décide de mettre l’espéranto au programme par exemple de CM1, CM2 et 6ème, pour bien structurer l’apprentissage de la grammaire française. Ce serait possible et on ne voit pas pourquoi il y aurait un référendum.

D’autre part, l’espéranto peut avoir une utilité à l’échelle de l’ensemble de l’Union, par exemple en tant que langue de référence, facile à comprendre et à traduire. Ça servirait de langue-pont, à notre avis plus efficacement que l’anglais, pour passer d’une langue à une autre. Donc là aussi, des référendums nationaux ne seraient pas inutiles.

 

Aloïs L.-R. : Vous proposez, pour les européennes, le scrutin proportionnel arborescent. Selon vous, quelles en sont les principales qualités et les principaux défauts ?

Pierre D. : C’est une autre manière de désigner des représentants. Ce n’est pas forcément la panacée universelle, il peut être utile de faire des référendums ou d’avoir, comme en France, des élections uninominales permettant de dégager une majorité de gouvernement.

Mais de temps en temps, et particulièrement pour le Parlement européen, ça peut être utile d’avoir des représentants d’idées assez voisines qui puissent progresser ensemble et se retrouver finalement au Parlement européen.

 

Aloïs L.-R. : Vous soutenez le fait que l’UE se dote d’une Constitution approuvée par référendum, n’est-ce pas précisément ce que les Français ont rejeté en 2005 ?

Pierre D. : Oui, et ce n’est pas contradictoire. L’important, c’est que ce soit les peuples européens qui décident de leur avenir en commun. Dans la mesure où le projet de constitution européenne avait été rejeté en France par le peuple, puis ensuite accepté par le Parlement, il nous semble que c’est un tour de passe-passe qui ne fait pas monter l’idée de la démocratie parlementaire dans l’opinion publique.

Donc si ça a été refusé par référendum, ça ne peut être accepté que par référendum, sinon ce n’est pas valable. Le Traité constitutionnel européen avait aussi été refusé aux Pays-Bas, donc le problème était le même, et dans tous les cas ça détériore l’idée de la démocratie.

 

Aloïs L.-R. : Vous sentez-vous proche d’une autre liste, comme celle du Parti fédéraliste européen, d’Allons enfants, de Volt Europa ou d’un parti que je n’ai pas cité ? Si oui, avez-vous tenté de mettre en place une liste commune ?

Pierre D. : Nous n’avons pas essayé de négocier des listes communes, ça voudrait dire un programme commun et c’est fort compliqué. Par contre, nous avons tenté d’établir des discussions pour faire une campagne commune : des réunions communes, des publicités communes, des documents communs, et après, les électeurs votent pour qui ils ont envie de voter.

J’ai donc écrit à tous les mouvements politiques mentionnés sur la fiche Wikipédia des élections européennes de 2019 en France. Dans un premier temps, j’ai eu deux réponses : une positive du Parti fédéraliste européen, qui a un membre dans notre réunion de travail, et une négative de l’UPR de François Asselineau, mais que je veux quand même remercier parce que c’était une réponse négative argumentée.

Ils expliquent que pour eux, l’Union est très mauvaise et qu’il faut en sortir. J’ai renvoyé des messages un peu plus tard et le Parti pirate a répondu de façon positive, pour un accord de principe. On en a discuté avec eux, et ils sont d’accord sur le principe.

Et le Parti animaliste nous a répondu qu’ils avaient reçu notre message, qu’ils le transmettaient pour en discuter. Ça reste un accusé de réception. Les autres ne voient pas d’intérêt à parler avec nous.

 

Aloïs L.-R. : Quelle est la principale qualité et le principal point faible de votre liste pour ces élections ?

Pierre D. : Nous avons fait notre liste par amour déçu pour une démocratie normale dans l’Union européenne. Cela fait que ceux qui viennent avec nous sont souvent des gens qui aimeraient que ça marche mieux, qui constatent que l’Union européenne ne marche pas bien à cause du problème des langues, dont on ne parle pas assez et qui est mis sous le tapis par beaucoup de gouvernants.

Et on veut tous changer ça. Nous voulons faire avancer la démocratie, et l’espéranto est un moyen de faire avancer la démocratie dans l’Union européenne. Le principal défaut, c’est que nous ne pouvons pas prendre le pouvoir, parce que nous sommes d’horizons assez différents.

Ça va de l’extrême-gauche de type France insoumise à la droite de type Les Républicains, en passant par différentes nuances de socialistes et d’écologistes. Le risque si nous avons beaucoup d’élus, c’est d’éclater entre un EDE de droite et un EDE de gauche, et un troisième du centre pourquoi pas.

L’important pour nous c’est de faire progresser la démocratie au niveau de l’Union européenne, et si ça marche, chacun d’entre nous aura un combat politique différent.

 

Aloïs L.-R. : Pour conclure, pourquoi faut-il voter pour vous le 26 mai prochain ?

Pierre D. : Pour faire avancer l’Union. Selon nous, les autres partis, malgré la qualité des gens qui y sont, n’arrivent pas à la faire fonctionner. Ça ne marche pas parce que ça ne peut pas marcher, et selon nous, il faut un débat démocratique à l’échelle de l’Union européenne.

Tous ceux qui veulent ce débat peuvent voter pour nous. Si vous pensez que ça peut marcher en votant pour un autre parti, votez pour un autre parti. Mais l’important, c’est de faire avancer la démocratie.