Dépôts pétroliers sous pression, que peut-il sortir de la réunion d'aujourd'hui ?
Par : Joël Pierre Chevreux
Alors que le prix du carburant atteint de nouveaux sommets et que les pêcheurs multiplient les actions contre les dépôts pétroliers et les ports du sud de la France, Emmanuel Macron réunit ce vendredi 18 septembre les principales forces politiques à l'Élysée. Officiellement consacrée à la dégradation de la situation internationale, à la sécurité et à l'énergie, cette rencontre intervient dans un contexte intérieur particulièrement sensible. Entre risque de pénurie, colère professionnelle, pouvoir d'achat et proximité de la présidentielle de 2027, le chef de l'État cherche à reprendre la main sur une crise dont les ressorts dépassent largement la seule question du gazole.
Des dépôts pétroliers devenus le nouveau théâtre de la colère
La séquence actuelle rappelle, par certains aspects, les mécanismes qui avaient conduit à l'embrasement des « gilets jaunes » en 2018, même si les causes immédiates diffèrent. Depuis plusieurs jours, des pêcheurs bloquent ou perturbent ponctuellement des infrastructures pétrolières et portuaires dans le sud de la France. Après Fos-sur-Mer, des actions ont notamment visé le dépôt de Frontignan, près de Sète, ainsi que les ports de Sète et de Nice. À Frontignan, une centaine de pêcheurs avaient bloqué l'accès au dépôt pétrolier avant l'intervention des forces de l'ordre. Les opérations ont ensuite été levées, mais la mobilisation s'est poursuivie sous différentes formes. Le message des manifestants dépasse d'ailleurs la seule revendication d'une aide ponctuelle. Les représentants des pêcheurs demandent notamment une action sur le prix du gazole et certains réclament un blocage du prix à la pompe. Le dispositif d'aide porté à 35 centimes par litre n'a pas suffi à calmer la colère, les professionnels considérant cette mesure insuffisante au regard de leurs coûts d'exploitation. À cela s'ajoutent d'autres griefs concernant les quotas, les contraintes administratives, les aides non versées et les difficultés structurelles de la pêche méditerranéenne. La crise du carburant agit donc comme un révélateur : derrière le prix affiché à la pompe se trouve une accumulation de fragilités économiques.
Une tension qui commence à toucher l'ensemble du pays
Le gouvernement surveille surtout la question de l'approvisionnement. Mercredi 16 septembre, Emmanuel Macron a demandé une « totale mobilisation » afin de sécuriser les volumes disponibles et de maîtriser la progression des prix. Selon les chiffres communiqués par la porte-parole du gouvernement, environ 10 % des stations-service rencontraient alors une difficulté d'approvisionnement sur au moins un carburant, même si l'exécutif estimait que les chaînes logistiques fonctionnaient encore sans perturbation anormale à l'échelle nationale. Le gouvernement envisage également des discussions européennes susceptibles d'apporter davantage de flexibilité au fonctionnement des raffineries. La différence entre une crise de prix et une véritable crise d'approvisionnement constitue ici un point essentiel. Un blocage ponctuel d'un dépôt ne signifie pas automatiquement que la France manque de carburant. Mais la multiplication des actions sur des infrastructures stratégiques peut progressivement compliquer la circulation des produits pétroliers, provoquer des tensions locales et surtout déclencher des comportements de précaution chez les automobilistes. C'est précisément ce mécanisme psychologique qui peut transformer une difficulté logistique limitée en problème national : lorsque chacun commence à craindre la pénurie, la demande se concentre brutalement sur les stations disponibles et accélère les ruptures locales. La situation intervient en outre alors que le prix moyen du gazole a dépassé 2,37 euros le litre jeudi 17 septembre, à proximité du précédent record légèrement supérieur à 2,38 euros. Le carburant le plus consommé en France se retrouve ainsi au cœur d'une équation particulièrement explosive : hausse des coûts pour les professionnels, diminution du pouvoir d'achat pour les ménages et pression politique croissante sur le gouvernement.
Pourquoi Emmanuel Macron réunit-il les partis aujourd'hui ?
C'est dans ce contexte que le président de la République reçoit ce vendredi les principales formations politiques ainsi que plusieurs personnalités appelées à jouer un rôle dans la prochaine présidentielle. La réunion, prévue à 10 h 30 à l'Élysée, se tient à huis clos dans la nouvelle salle de crise « Vega ». Emmanuel Macron souhaite officiellement aborder la dégradation de la situation internationale, notamment les conflits au Moyen-Orient et en Ukraine, ainsi que leurs conséquences sur la sécurité et l'énergie. Des responsables du renseignement, des autorités militaires et le directeur général de l'énergie doivent contribuer à l'information des responsables politiques présents. Mais le contexte donne nécessairement à cette réunion une dimension intérieure. Le président ne peut plus se représenter en 2027 et la campagne présidentielle commence déjà à structurer le débat politique. L'enjeu n'est donc pas seulement de transmettre des informations confidentielles sur la situation internationale. Il s'agit aussi de replacer la flambée des prix de l'énergie dans son contexte géopolitique. L'Élysée entend notamment rappeler que les perturbations des voies maritimes stratégiques, en particulier autour du détroit d'Ormuz et de Bab-el-Mandeb, ont des conséquences directes sur l'approvisionnement énergétique et donc sur les prix payés par les Français. Cette explication ne suffira toutefois pas nécessairement à désamorcer la colère. Pour un pêcheur, un artisan, un transporteur, un infirmier libéral ou un salarié contraint de prendre quotidiennement sa voiture, l'origine géopolitique d'une hausse ne modifie pas la réalité de la facture. C'est là que se situe probablement l'un des principaux risques politiques de la séquence : une crise née à l'extérieur peut rapidement devenir une crise intérieure si les citoyens ont le sentiment que les mécanismes internationaux servent d'explication mais ne débouchent sur aucune protection concrète.
Que peut-on réellement attendre de la réunion ?
Il faut probablement distinguer trois niveaux. Le premier concerne l'information. Emmanuel Macron peut fournir aux responsables politiques des éléments dont la diffusion publique demeure impossible ou limitée, notamment sur la situation internationale et ses conséquences énergétiques. Cette dimension pourrait permettre d'établir un socle commun de compréhension entre le pouvoir exécutif et les principales forces politiques, sans pour autant produire immédiatement une décision sur le prix du carburant.
Le deuxième niveau concerne l'approvisionnement. Le gouvernement cherche déjà à sécuriser les volumes, à diversifier les sources et à éviter que les perturbations internationales ou nationales ne se transforment en pénurie. Une intervention supplémentaire pourrait donc porter sur les stocks, les importations, le fonctionnement des raffineries et les mesures permettant d'éviter une rupture localisée. Le gouvernement a par ailleurs prolongé les dispositifs d'aide destinés aux secteurs les plus exposés, notamment celui de la pêche.
Le troisième niveau, le plus politique, concerne le prix payé par les Français. C'est probablement là que la réunion trouvera sa véritable difficulté. Les pêcheurs demandent davantage qu'un simple discours sur les causes internationales de la crise. Certains réclament explicitement un plafonnement ou un blocage du prix du carburant, tandis que d'autres responsables politiques défendent différentes formes d'aide ou de protection des consommateurs. Le gouvernement doit donc arbitrer entre une réponse budgétaire immédiate, qui pèserait davantage sur les finances publiques, et une intervention limitée, qui risquerait de ne pas répondre à l'intensité de la colère.
Le spectre des « gilets jaunes » plane sur l'Élysée
La comparaison avec 2018 mérite cependant d'être maniée avec prudence. Le mouvement des « gilets jaunes » était notamment né d'une contestation de la fiscalité sur les carburants et s'était rapidement transformé en mouvement social beaucoup plus large. La crise actuelle possède une origine différente : elle combine tensions géopolitiques, perturbations des routes maritimes, hausse internationale des coûts énergétiques et difficultés propres à certains secteurs professionnels. L'élément commun réside davantage dans la place occupée par le carburant dans la vie quotidienne que dans les causes économiques initiales. L'exécutif surveille néanmoins attentivement les appels à la mobilisation prévus pour octobre et redoute qu'une succession de mécontentements sectoriels finisse par produire une contestation plus générale. C'est précisément pourquoi la réunion de ce vendredi peut prendre une importance supérieure à son ordre du jour officiel. Si Emmanuel Macron parvient seulement à exposer la situation internationale, la rencontre restera essentiellement informative. Si elle débouche sur une coordination politique autour de l'approvisionnement, elle pourra constituer un premier instrument de stabilisation. Si, enfin, elle permet de préparer des mesures nouvelles sur le prix du carburant, elle changera davantage la nature de la séquence.
Le véritable test viendra après l'Élysée
En effet, le problème ne disparaîtra pas avec une réunion. Le gouvernement devra rapidement démontrer que les stations-service peuvent continuer à être approvisionnées, que les professionnels les plus exposés peuvent travailler et que les ménages ne subiront pas durablement une flambée incontrôlée du prix à la pompe. Les pêcheurs, eux, ont déjà montré qu'ils entendaient maintenir la pression malgré les premières mesures annoncées. En conséquence, la question essentielle n'est peut-être pas de savoir ce qu'Emmanuel Macron dira aujourd'hui, mais ce que le gouvernement fera dans les jours suivants. Une crise énergétique ne se mesure pas seulement au prix affiché sur un totem de station-service : elle se mesure au moment où le professionnel renonce à sortir en mer, où l'artisan calcule qu'un déplacement lui coûte trop cher, où le salarié réduit ses trajets, où le transporteur répercute ses coûts et où l'automobiliste commence à craindre de ne plus pouvoir remplir son réservoir. La réunion de l'Élysée intervient donc à un moment où plusieurs crises se superposent : crise énergétique, fragilité du pouvoir d'achat, difficultés de certains secteurs professionnels, tensions internationales et préparation de la présidentielle de 2027. Le carburant constitue le point de rencontre de toutes ces tensions. Et si les blocages actuels restent encore localisés, leur portée politique dépendra moins du nombre de dépôts concernés que de la capacité du pouvoir à empêcher que la colère des pêcheurs ne rencontre, demain, celle de millions d'automobilistes confrontés à la même question : combien faudra-t-il désormais payer pour simplement continuer à vivre et travailler normalement ?
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