Gilets jaunes, un spectre qui pourrait s’inviter dans la présidentielle de 2027
Par : Joël Pierre Chevreux
Huit ans après l'explosion des Gilets jaunes, la France pourrait-elle connaître un nouveau réveil de la colère sociale ? Hausse du prix des carburants, inflation persistante, inquiétude sur le pouvoir d'achat et profond pessimisme quant à l'avenir du pays composent un cocktail inflammable à l'approche de la présidentielle de 2027. Un appel à la mobilisation pour le 17 octobre circule déjà sur les réseaux sociaux. Reste à savoir si cette initiative peut dépasser le stade de la contestation ponctuelle pour redevenir un mouvement national capable de peser sur le débat politique.
Une colère qui change de visage
En politique, certaines images ne disparaissent jamais complètement. Elles demeurent dans la mémoire collective comme des cicatrices capables de se rouvrir lorsque les circonstances s'y prêtent. Les ronds-points occupés, les gilets fluorescents, les barrages filtrants, les cortèges improvisés et les assemblées populaires appartiennent désormais à cette mémoire politique française. En 2018, la hausse du prix des carburants avait suffi à faire émerger une contestation qui dépassa rapidement la question initiale de la fiscalité automobile pour devenir une révolte contre le coût de la vie, le sentiment d'abandon territorial et une forme de distance entre les citoyens et les élites. En 2026, le contexte présente certaines similitudes. Le prix du carburant dépasse désormais les 2,20 euros le litre, niveau particulièrement sensible pour les millions de Français qui dépendent de leur voiture pour travailler, se déplacer ou simplement vivre dans des territoires mal desservis par les transports collectifs. À cela s'ajoute une inflation qui atteignait 2,4 % sur un an en août selon l'Insee. Même lorsque l'inflation ralentit, les prix accumulés au cours des dernières années demeurent dans les budgets familiaux. Pour beaucoup de ménages, la question n'est donc plus seulement celle de la progression des prix, mais celle d'un niveau de dépenses devenu durablement difficile à supporter.
Le pouvoir d'achat, nouvelle ligne de fracture
La situation économique pourrait surtout devenir un formidable accélérateur politique. Une enquête Ipsos BVA réalisée pour Le Monde, auprès de plus de 13 000 personnes, place les préoccupations économiques et sociales, notamment le pouvoir d'achat, parmi les principales préoccupations des électeurs. Plus révélateur encore, 74 % des personnes interrogées pensent que la situation du pays va se détériorer dans les mois à venir et 71 % souhaitent un changement radical. Ces chiffres ne constituent évidemment pas la preuve d'un retour des Gilets jaunes. Ils révèlent néanmoins un état d'esprit dans lequel une mobilisation peut trouver un écho. Une société inquiète, convaincue que son avenir risque de se dégrader et exprimant une forte volonté de changement constitue toujours un terrain favorable aux mouvements de contestation. La différence fondamentale avec 2018 tient cependant à la fragmentation actuelle de la colère. À l'époque, le gilet jaune avait fourni un symbole relativement simple permettant de rassembler des catégories sociales très différentes. Aujourd'hui, les revendications sont davantage dispersées : pouvoir d'achat, fiscalité, carburants, retraites, services publics, sécurité, immigration, écologie, dette ou encore défiance envers les institutions. La difficulté consistera donc à transformer ces mécontentements multiples en revendication commune.
Le 17 octobre, premier test grandeur nature
L'appel à manifester le 17 octobre constitue, dans ce contexte, un premier rendez-vous politique à surveiller. Son existence ne permet pas encore de prédire l'ampleur de la mobilisation. Les réseaux sociaux peuvent rapidement donner l'impression qu'un mouvement national prend forme alors que sa traduction dans la rue demeure limitée. Mais l'expérience de 2018 rappelle également qu'un mouvement peut naître en dehors des structures politiques traditionnelles. Les premiers Gilets jaunes n'avaient pas attendu les partis, les syndicats ou les organisations institutionnelles pour se mobiliser. Cette spontanéité constituait précisément leur force et leur difficulté : personne ne pouvait prétendre parler au nom de tous, mais personne ne pouvait non plus facilement contrôler le mouvement. À l'approche d'une présidentielle, cette caractéristique devient particulièrement explosive. Une mobilisation populaire qui s'installerait durablement pourrait contraindre les candidats à modifier leur discours, leurs propositions et leurs priorités.
Les oppositions pourraient chercher à récupérer la colère
Autre différence majeure avec 2018 : les forces politiques connaissent désormais la puissance électorale d'une colère sociale organisée. Les oppositions peuvent donc être tentées de soutenir les revendications qui émergent, tout en évitant d'apparaître comme les organisatrices d'un mouvement dont l'identité demeure difficile à cerner. La question du pouvoir d'achat offre notamment un espace politique considérable. Elle permet de dépasser les clivages traditionnels et de toucher aussi bien les salariés que les indépendants, les retraités, les habitants des zones rurales ou périurbaines et une partie des classes moyennes. Mais toute récupération politique comporte un risque. Les Gilets jaunes de 2018 avaient précisément construit leur identité contre les partis et les représentants traditionnels. Un mouvement trop rapidement estampillé par une formation politique pourrait perdre une partie de sa capacité de rassemblement.
Macron face au fantôme de 2018
Pour Emmanuel Macron, la perspective d'une nouvelle mobilisation sociale possède une dimension symbolique particulière. Le mouvement des Gilets jaunes fut l'une des crises majeures de son premier quinquennat. Il avait contraint le pouvoir à engager des mesures d'urgence et à lancer le Grand débat national. Huit ans plus tard, le même phénomène pourrait revenir sous une forme différente, alors que le pays entre dans la dernière phase avant la présidentielle de 2027. La question n'est donc pas seulement de savoir si les Gilets jaunes vont revenir, mais si les conditions économiques et sociales qui avaient permis leur émergence se reconstituent.
Une présidentielle sous tension sociale ?
La véritable inconnue réside désormais dans la capacité de cette colère à dépasser les réseaux sociaux et les mobilisations ponctuelles. Si le 17 octobre devait réunir largement, puis si d'autres rendez-vous apparaissaient dans les semaines suivantes, la campagne présidentielle pourrait rapidement changer de nature. Car une présidentielle ne se gagne pas seulement sur les programmes. Elle se joue aussi sur la capacité d'un candidat à comprendre l'état émotionnel du pays. Or une France qui s'inquiète pour son pouvoir d'achat, qui anticipe une dégradation de sa situation et qui réclame majoritairement un changement radical pourrait réserver quelques surprises. Le fantôme des Gilets jaunes n'annonce donc pas nécessairement le retour de 2018. Il rappelle plutôt une réalité politique fondamentale : lorsque le sentiment de déclassement rencontre la défiance institutionnelle, une hausse apparemment ordinaire du prix du carburant peut devenir le symbole d'une colère beaucoup plus profonde. À quelques mois de la présidentielle, le pouvoir aurait tort de considérer cette possibilité comme une simple agitation des réseaux sociaux.
Alors que le prix du carburant atteint de nouveaux sommets et que les pêcheurs multiplient les actions contre les dépôts pétroliers et les ports du sud de la France, Emmanuel Macron réunit ce vendredi 18 septembre les principales forces politiques à l'Élysée....


