Philippe Bouvard, la télévision que j'ai connue n'existe plus !
Par : Joël Pierre Chevreux
La mort de Philippe Bouvard, ce 24 août 2026, à quatre-vingt-seize ans ans, me ramène à une télévision que j'ai connue dans les années 1970 et 1990, une institution où les personnalités ne devaient pas seulement savoir occuper un écran, mais posséder quelque chose à dire. Journaliste, écrivain, chroniqueur, homme de radio et de télévision, Bouvard appartient à cette génération qui pouvait passer du journalisme à l'humour, de la littérature à la conversation, sans perdre son exigence. Avec lui, disparaît une figure emblématique d'un paysage audiovisuel qui, selon moi, accordait davantage de place à la culture, à l'esprit et à la personnalité. Hommage.
JE ME SOUVIENS D'UNE AUTRE TÉLÉVISION
Lorsque je repense à la télévision des années 1970 et 1990, je ne ressens pas seulement de la nostalgie, je mesure surtout à quel point les règles du jeu ont changé. À cette époque, je voyais apparaître sur les plateaux des journalistes, des écrivains, des comédiens, des artistes, des politiques et des intellectuels qui avaient souvent derrière eux plusieurs décennies de travail. Ils n'étaient pas devenus célèbres parce qu'ils étaient célèbres. Ils étaient devenus célèbres parce qu'ils avaient fait quelque chose. Philippe Bouvard correspondait parfaitement à cette génération. Il venait de la presse écrite, notamment du Figaro, et son parcours allait largement dépasser le cadre du journalisme. Il laissera derrière lui des dizaines de livres, près de trente mille chroniques de presse et des milliers d'heures d'antenne.
BOUVARD, POUR MOI, C'ÉTAIT D'ABORD UNE PLUME
Je me souviens surtout de son intelligence et d'une conversation échangée avec lui lors de l'interview de l'un de mes professeurs d'homéopathie. Avec Bouvard, une émission pouvait partir d'une anecdote, passer par une plaisanterie, rebondir sur l'actualité et finalement produire une véritable réflexion. Les Grosses Têtes, qu'il lança en 1977, reposaient largement sur cette alchimie. Je retrouvais autour de lui des personnalités capables de raconter, de contredire, d'improviser et surtout de faire fonctionner leur mémoire et leur culture. Cette télévision pouvait parfois se montrer provocatrice, irrévérencieuse ou même excessive. Mais elle possédait une qualité qui me paraît aujourd'hui plus rare : elle laissait aux personnalités le temps d'exister. Un temps, hélas, révolu où la fadeur a remplacé la subtilité et l'esprit !
ANNÉES 70/90, UNE TÉLÉVISION PLUS CULTIVÉE ?
Je ne veux pas tomber dans le piège consistant à dire que tout était meilleur avant. La télévision d'hier possédait aussi ses défauts, ses conformismes et ses vedettes fabriquées. Mais je constate une différence fondamentale. Je pouvais regarder une émission sans avoir l'impression que chaque phrase avait été pensée pour produire immédiatement une séquence sur les réseaux sociaux et la promotion pour telle ou telle marque, une télévision à l'image humaine, familiale, et non "américanisée" comme de nos jours. Le débat pouvait durer. L'invité pouvait développer une idée. L'humoriste pouvait raconter une histoire. Le journaliste pouvait poser une question sans chercher systématiquement le « clash ». C'est cette respiration que je regrette.
AUJOURD'HUI, LE BUZZ A REMPLACÉ UNE PARTIE DU TALENT
Je regarde la télévision actuelle avec davantage de distance, découvrant naturellement de nouveaux journalistes, de nouveaux humoristes et de nouvelles personnalités, certaines remarquables. Mais je constate aussi une évolution qui m'inquiète. La notoriété peut désormais précéder le talent. Il suffit parfois d'être très présent sur les réseaux sociaux pour devenir une personnalité médiatique. La télévision vient alors chercher non pas nécessairement celui qui possède le plus d'informations à transmettre, mais celui qui possède déjà une communauté, une capacité à provoquer ou un potentiel de « buzz », souvent du... vide ! À mes yeux, réside là une différence considérable de professionnalisme.
BOUVARD APPARTENAIT À UNE AUTRE FABRICATION
Philippe Bouvard n'était pas seulement un animateur. Il maitrisait une véritable culture journalistique, une expérience de la presse sous toutes ses formes et une exigeante pratique de l'écriture comme je l'apprécie. C'est précisément ce qui donnait du poids à ses interventions. Je pouvais ne pas partager toutes ses opinions, mais je savais que derrière la plaisanterie se trouvait inévitablement un professionnel qui connaissait son métier. Le Théâtre de Bouvard révélera également toute une génération d'humoristes et contribuera à installer durablement plusieurs talents dans le paysage audiovisuel français. Cette capacité à découvrir des personnalités me paraît également caractéristique d'une télévision qui acceptait davantage de prendre des risques.
JE NE REGRETTE PAS TOUT MAIS JE REGRETTE L'ESPRIT
Je ne voudrais surtout pas transformer mon souvenir en condamnation systématique de la télévision actuelle. Il existe aujourd'hui d'excellents documentaires, de remarquables journalistes, des émissions intelligentes et des talents incontestables... selon les chaines. Mais je regrette une certaine télévision généraliste où l'on pouvait encore découvrir un professionnel parce qu'il possédait une personnalité, une culture ou un véritable talent. Avec Philippe Bouvard, je vois disparaître l'un des derniers représentants de cette génération. Une génération qui m'a donné le sentiment que passer à la télévision constituait presque l'aboutissement d'un parcours, et non le début d'une carrière.
UNE PAGE DE MA TÉLÉVISION SE TOURNE
La disparition de Philippe Bouvard me fait donc revenir en arrière. Je repense aux voix, aux visages, aux conversations et aux émissions qui ont accompagné ma génération. Je repense surtout à une époque où l'on pouvait rire sans renoncer à l'intelligence, discuter sans chercher systématiquement l'affrontement, la violence verbale et devenir populaire sans transformer la provocation en métier. Un temps bien révolu ! Philippe Bouvard aura traversé près de huit décennies de media. Moi, je retiens surtout l'homme qui savait écouter, rebondir, provoquer et faire parler les autres, souvent malgré eux. Aujourd'hui, alors que la télévision se confond de plus en plus avec ces satanés réseaux sociaux, je pense que nous avons perdu quelque chose d'essentiel. La télévision n'a pas perdu tout son talent. Elle a simplement perdu le temps nécessaire pour le laisser apparaître. Et c'est pour cela que la disparition de Philippe Bouvard me touche ! Avec lui, ce n'est pas seulement un journaliste qui disparaît. C'est un morceau de la télévision que j'ai aimée qui s'éteint.
Photo de couverture : Wikimedia.org
Il est arrivé discrètement en vidéo à la demande sur OCS. Habituellement, Infopremière ne chronique pas les sorties cinéma. Mais Papamobile mérite sans doute une exception, tant son parcours est atypique. Avant même sa sortie, le film de Sylvain Estibal était devenu un cas d'école.


