Mitterand/Balladur ou comment deux adversaires ont pu gouverner ensemble !
Par : Joël Pierre Chevreux
Ils venaient de deux mondes politiques radicalement opposés. François Mitterrand, président socialiste, devait composer avec une majorité de droite. Édouard Balladur, Premier ministre issu de cette majorité, devait gouverner sous l'autorité d'un chef de l'État qu'il combattait politiquement. Pourtant, de 1993 à 1995, les deux hommes réussirent une seconde cohabitation étonnamment paisible. Pas d'amitié véritable, pas de complicité politique, mais quelque chose de plus rare : une estime intellectuelle réciproque, une compréhension des institutions et la volonté de ne pas transformer leurs désaccords en guerre personnelle.
LE CHOC DE 1993
Une droite triomphante face à un président affaibli Mars 1993. Les élections législatives infligent une lourde défaite au Parti socialiste. La droite obtient une majorité écrasante à l'Assemblée nationale. François Mitterrand, réélu président de la République en 1988, doit désormais gouverner avec une majorité parlementaire qui lui est hostile. La Constitution ne lui laisse guère d'autre choix : il doit nommer un Premier ministre issu de cette majorité. Plusieurs personnalités pourraient prétendre à Matignon. Pourtant, Mitterrand choisit Édouard Balladur. Ce choix n'a rien d'anodin. Balladur possède une réputation de modération, de compétence économique et surtout de discrétion. Ancien secrétaire général de l'Élysée sous Georges Pompidou, ancien ministre de l'Économie et des Finances, il connaît parfaitement les rouages de l'État. Mitterrand connaît également son futur Premier ministre. Les deux hommes se sont déjà côtoyés lors de la première cohabitation, entre 1986 et 1988. Balladur occupait alors Bercy dans le gouvernement de Jacques Chirac. Cette première expérience avait permis à chacun d'observer l'autre. Et Mitterrand avait compris une chose : avec Balladur, le dialogue demeurerait possible.
DEUX PERSONNALITÉS, DEUX MÉTHODES
Mitterrand, l'homme du pouvoir et du temps long François Mitterrand possède une conception très personnelle du pouvoir. Il aime l'Histoire, les références littéraires, les conversations indirectes, les silences et les sous-entendus. Il gouverne souvent par la parole, mais aussi par l'attente. Son intelligence politique consiste fréquemment à laisser son adversaire avancer avant de reprendre l'initiative. Balladur fonctionne différemment. Plus réservé, plus méthodique, il privilégie les dossiers, les arbitrages et les négociations. Son tempérament tranche avec celui de Jacques Chirac, beaucoup plus offensif. Cette différence de caractère explique en partie la réussite de la seconde cohabitation. Mitterrand ne se retrouve pas face à un Premier ministre cherchant quotidiennement l'affrontement. Balladur, de son côté, ne cherche pas à transformer chaque désaccord avec l'Élysée en crise politique.
LE RESPECT ENTRE LES DEUX HOMMES
Pas des amis, mais une véritable estime Alors, Mitterrand respectait-il Balladur ? La réponse semble clairement positive. Cela ne signifie pas que le président partageait les convictions politiques de son Premier ministre. Mitterrand restait socialiste, tandis que Balladur défendait une politique économique libérale et une majorité de droite. Mais le président savait reconnaître les qualités de son adversaire. En 1993, Mitterrand évoque publiquement chez Balladur « beaucoup de fermeté, de conviction », tout en soulignant sa capacité à aborder les problèmes sans rechercher systématiquement l'affrontement. Plus révélateur encore, le président n'hésite pas à qualifier son Premier ministre d'« homme d'État ». Dans la bouche de Mitterrand, le compliment possède un poids particulier. Il ne s'agit pas d'une approbation politique. Il s'agit d'une reconnaissance de stature. Balladur, lui aussi, semble considérer Mitterrand comme un adversaire qu'il faut respecter. Il connaît son expérience, sa connaissance des institutions et sa capacité à manœuvrer. Il sait surtout que l'on ne gouverne pas efficacement contre le président de la République.
POURQUOI CETTE COHABITATION FONCTIONNE
L'erreur de Chirac ne sera pas répétée Pour comprendre la relation Mitterrand-Balladur, il faut se souvenir de la première cohabitation. Entre 1986 et 1988, Mitterrand et Jacques Chirac s'étaient livrés à un véritable duel politique. Chirac voulait gouverner, mais il voulait également conquérir l'Élysée. Mitterrand le savait. Chaque réforme, chaque déclaration, chaque désaccord pouvait donc devenir une arme électorale. Avec Balladur, le contexte apparaît différent. En 1993, Balladur n'est pas encore candidat déclaré à la présidentielle de 1995. Il peut donc se consacrer au gouvernement sans transformer immédiatement Matignon en quartier général électoral. Cette absence initiale de rivalité présidentielle directe facilite considérablement les relations avec Mitterrand. Les deux hommes possèdent également un intérêt commun : préserver la stabilité de l'État.
LA RÈGLE DU JEU
Chacun connaît ses prérogatives La seconde cohabitation repose sur une sorte de partage tacite. À Balladur, le gouvernement et la politique intérieure. À Mitterrand, la fonction présidentielle, la défense, les affaires étrangères et les grandes orientations relevant traditionnellement du chef de l'État. La Constitution permet cette coexistence parce qu'elle offre au président comme au gouvernement des domaines d'influence importants. Encore faut-il éviter la confrontation permanente. Mitterrand accepte donc de laisser Balladur gouverner. Balladur accepte de respecter les prérogatives présidentielles. Ce système repose moins sur une affection personnelle que sur une compréhension très fine de la mécanique institutionnelle.
UNE RELATION FAITE DE DISTANCE
La courtoisie plutôt que la camaraderie Il serait pourtant faux de présenter Mitterrand et Balladur comme deux complices. Leur relation demeure distante. Ils ne partagent ni le même camp, ni les mêmes convictions, ni les mêmes intérêts électoraux. Mais précisément, cette distance contribue à leur efficacité. Ils n'ont pas besoin de s'aimer pour travailler ensemble. Ils n'ont même pas besoin de se faire confiance totalement. Ils doivent simplement reconnaître la légitimité de l'autre. Mitterrand sait que Balladur représente la majorité issue des urnes. Balladur sait que Mitterrand reste le président de la République élu au suffrage universel. Chacun accepte donc une réalité que la politique contemporaine tend parfois à oublier : un adversaire n'est pas nécessairement un ennemi.
L'ÉPREUVE DE LA PRÉSIDENTIELLE
Quand Balladur devient finalement candidat L'équilibre va cependant finir par se fissurer. À l'approche de l'élection présidentielle de 1995, Édouard Balladur décide finalement de se présenter. Le Premier ministre devient alors candidat à la succession de François Mitterrand. La situation change radicalement. Balladur n'est plus seulement le Premier ministre d'une majorité parlementaire. Il devient l'un des prétendants à l'Élysée. Son affrontement avec Jacques Chirac va rapidement dominer la campagne présidentielle. Pourtant, malgré ce changement de situation, la relation personnelle avec Mitterrand ne dégénère pas en guerre ouverte. Les deux hommes avaient suffisamment installé leur relation sur le respect institutionnel pour que la fin de la cohabitation ne débouche pas sur une revanche personnelle.
UNE LEÇON POLITIQUE
Le désaccord n'empêche pas le respect La cohabitation Mitterrand-Balladur demeure finalement l'une des expériences les plus singulières de la Ve République. Elle démontre qu'un président de gauche peut travailler avec un Premier ministre de droite lorsque chacun accepte les règles institutionnelles. Elle démontre également qu'une relation politique peut reposer sur autre chose que la proximité idéologique. Mitterrand et Balladur ne partageaient pas le même projet pour la France. Mais ils partageaient une certaine conception de l'État. Une conception dans laquelle la fonction prime parfois sur le parti, où la continuité de la République compte davantage que la victoire permanente d'un camp.
DEUX ADVERSAIRES, MAIS PAS DEUX ENNEMIS
Mitterrand et Balladur ne furent probablement jamais des amis au sens classique du terme. Ils furent cependant quelque chose de plus rare dans la vie politique : des adversaires capables de se respecter. Mitterrand reconnaissait chez Balladur l'intelligence, la compétence et la stature d'un homme d'État. Balladur connaissait suffisamment la puissance politique de Mitterrand pour ne jamais le considérer comme un simple adversaire partisan. Entre eux, les désaccords demeurèrent nombreux. Mais la courtoisie, la retenue et la compréhension des institutions empêchèrent ces désaccords de devenir une guerre personnelle. La seconde cohabitation aura ainsi offert une image aujourd'hui presque surprenante de la politique française : deux hommes que tout séparait politiquement, mais qui savaient encore considérer que la République ne s'arrête pas aux frontières d'un parti. Et c'est peut-être là que réside la véritable leçon de leur relation : en politique, le respect de l'adversaire ne signifie pas renoncer à ses convictions. Il signifie simplement reconnaître que l'autre peut défendre une autre vision de la France — sans pour autant cesser de servir la même République.
L'intelligence artificielle s'installe progressivement dans le paysage médiatique et soulève une question encore entourée de méfiance ! En effet, un texte journalistique réalisé avec l'aide de l'I.A. possède-t-il la même valeur qu'un article entièrement rédigé par un humain ?


