Le monde en mouvement
Par : Gilbert Villeneuve
Le monde ne bascule pas dans un nouvel ordre international par un seul événement, mais par l'accumulation de crises qui déplacent progressivement les rapports de puissance. Guerre autour de l'Iran, tensions sur le détroit d'Ormuz, confrontation russo-occidentale, rivalité sino-américaine et course aux minerais stratégiques dessinent une même réalité ! Désormais, l'économie, l'énergie, la technologie et la puissance militaire participent d'un seul et même rapport de force. Les États ne cherchent plus seulement à conquérir des territoires ; ils cherchent à contrôler les routes, les ressources, les chaînes industrielles, les données et les dépendances de leurs adversaires. Que faut-il comprendre ?
L'ÉVÉNEMENT GÉOPOLITIQUE MAJEUR DE LA SEMAINE
Le principal événement géopolitique de la semaine se joue au Moyen-Orient, autour d'un espace maritime de quelques dizaines de kilomètres qui possède une importance disproportionnée par rapport à sa taille celui du détroit d'Ormuz. Après plusieurs mois de conflit entre les États-Unis, Israël et l'Iran, les discussions menées avec la médiation d'Oman laissent entrevoir la possibilité d'un accord permettant la reprise du trafic commercial. Washington affirme désormais qu'un accord pourrait intervenir prochainement et conditionne la levée de son blocus des ports iraniens au respect des engagements pris par Téhéran.Mais derrière cette perspective de désescalade se cache une réalité beaucoup plus importante car la puissance militaire américaine n'a pas supprimé la capacité de nuisance iranienne. L'Iran a démontré qu'un État soumis à une pression militaire et économique considérable pouvait encore peser sur les flux mondiaux en menaçant une infrastructure stratégique. La question d'Ormuz dépasse donc largement le conflit irano-américain. Elle concerne la sécurité énergétique de l'Asie, de l'Europe et d'une partie de l'économie mondiale. Le marché pétrolier l'a immédiatement compris. Le Brent a terminé la semaine à environ 83,55 dollars le baril, après avoir progressé de plus d'un dollar vendredi, les opérateurs restant prudents face aux incertitudes entourant la réouverture du détroit. Le véritable enjeu ne consiste d'ailleurs pas simplement à savoir si les navires pourront de nouveau passer. Il faut observer plusieurs indicateurs notamment ceux de la reprise effective du trafic, de la diminution des primes d'assurance, du retour des flux commerciaux et de la disparition des restrictions militaires. Autrement dit, la géopolitique moderne se mesure désormais aussi au prix de l'assurance d'un navire. Cette crise révèle également une évolution du rôle d'Oman. Le sultanat transforme sa position géographique et sa tradition diplomatique en véritable instrument d'influence. Dans un système international fragmenté, les puissances moyennes capables de parler simultanément à Washington, Téhéran et aux monarchies du Golfe acquièrent une valeur stratégique considérable. Le message dépasse enfin le Moyen-Orient, celui d'une infrastructure maritime stratégique peut désormais devenir une arme géopolitique.
ÉTATS-UNIS : STRATÉGIE ET INFLUENCE MONDIALE
Les États-Unis demeurent la première puissance militaire mondiale, mais leur stratégie traverse une contradiction majeure. Washington veut conserver son statut de puissance dominante tout en réduisant le coût humain, financier et politique de ses engagements extérieurs. L'expérience iranienne constitue précisément un test de cette doctrine. Le conflit commencé en février 2026 devait initialement produire des résultats rapides. Or, plusieurs mois plus tard, Washington cherche surtout une porte de sortie négociée. Reuters souligne que Donald Trump se trouve confronté à une situation devenue politiquement et stratégiquement difficile, à savoir les objectifs initiaux concernant le programme nucléaire iranien et la stabilité du régime n'ont pas été atteints comme prévu, tandis que le coût du conflit et la pression sur les prix de l'énergie augmentent. La situation révèle une limite fondamentale de la puissance américaine avec la supériorité militaire qui ne garantit pas automatiquement la maîtrise politique d'un conflit. Les États-Unis peuvent frapper, détruire des infrastructures, neutraliser des capacités militaires et exercer une pression économique considérable. Mais ils ne contrôlent pas nécessairement la réaction de l'adversaire. Plus préoccupant encore pour Washington, l'engagement iranien absorbe des ressources militaires. Les débats sur l'état des stocks de missiles américains illustrent une problématique devenue centrale : une grande puissance doit désormais réfléchir non seulement à sa capacité à gagner une guerre, mais à sa capacité à soutenir plusieurs conflits simultanément. La question concerne directement la Chine. Si une crise majeure éclatait autour de Taïwan alors que les États-Unis restaient engagés au Moyen-Orient et confrontés à la Russie en Europe, Washington devrait gérer plusieurs théâtres stratégiques à la fois. C'est précisément ce que les adversaires américains peuvent chercher à exploiter. La stratégie indirecte consiste moins à vaincre les États-Unis qu'à multiplier leurs dilemmes. La récente évolution du dossier russe illustre également cette logique. Le Sénat américain a adopté à une très large majorité un projet de sanctions visant la Russie et l'Iran, comprenant notamment la possibilité de droits de douane très élevés contre certains pays continuant à dépendre de l'énergie russe. Washington utilise donc simultanément trois instruments : militaire, financier et commercial. La puissance américaine ne disparaît pas. Elle change de forme.
CHINE : PUISSANCE ÉCONOMIQUE ET AMBITIONS INTERNATIONALES
Pékin n'a aucun intérêt à provoquer directement une confrontation militaire avec Washington. Son avantage réside précisément dans sa capacité à utiliser le temps. La Chine développe une stratégie fondée sur la puissance industrielle, le commerce, les infrastructures, les technologies et l'accès aux ressources. Le cas de Taïwan demeure évidemment central. Cette semaine encore, les tensions maritimes illustrent la manière dont Pékin teste progressivement les limites de ce que Taipei considère comme son espace souverain. La Chine a tenté d'imposer des mesures de contrôle du trafic maritime dans le détroit de Taïwan à l'occasion du passage d'un typhon, initiative dénoncée par Taipei comme une atteinte à la liberté de navigation. Parallèlement, Taïwan conduit ses exercices militaires Han Kuang, qui intègrent désormais des scénarios de dispersion de la production d'armements afin de maintenir l'activité industrielle en cas d'attaque chinoise. Ce détail possède une importance considérable. Dans une guerre moderne, les usines deviennent des cibles stratégiques au même titre que les bases militaires. Mais Pékin dispose également d'une autre arme : son poids économique. L'Union européenne reste profondément dépendante des importations chinoises. Au premier trimestre 2026, le déficit commercial de l'UE vis-à-vis de la Chine a atteint 98 milliards d'euros, son niveau le plus élevé depuis le troisième trimestre 2022. L'Europe tente désormais de réduire certaines dépendances. La Commission européenne a notamment renforcé les mesures commerciales contre certains produits chinois, notamment les pneumatiques et les fils de polyamide. La logique chinoise consiste cependant à transformer sa puissance industrielle en influence géopolitique. Pékin n'a pas besoin de contrôler politiquement tous ses partenaires. Il lui suffit parfois de devenir indispensable à leurs chaînes d'approvisionnement. Cette méthode est particulièrement visible dans les infrastructures, l'énergie et les matières premières. La Chine peut ainsi poursuivre simultanément plusieurs objectifs : sécuriser ses approvisionnements, ouvrir des marchés à ses entreprises, développer ses infrastructures et accroître son influence diplomatique. C'est une puissance moins spectaculaire qu'un porte-avions, mais potentiellement tout aussi déterminante.
RUSSIE ET NOUVEAUX ÉQUILIBRES INTERNATIONAUX
La guerre en Ukraine demeure le laboratoire militaire du nouvel ordre mondial. Le conflit ne se réduit plus à une confrontation entre Moscou et Kiev. Il oppose indirectement des systèmes industriels, technologiques, financiers et militaires. La Russie conserve une capacité offensive importante, tandis que l'Ukraine poursuit ses frappes en profondeur et cherche à perturber les infrastructures logistiques, énergétiques et militaires russes. L'évolution essentielle réside cependant ailleurs puisque la guerre s'est transformée en confrontation industrielle. Drones, missiles, guerre électronique, renseignement spatial, intelligence artificielle et production de munitions occupent désormais une place aussi importante que les blindés traditionnels. L'Union européenne a prolongé ses sanctions contre Moscou jusqu'en juillet 2027 et maintient des restrictions touchant notamment l'énergie, les finances et les technologies à double usage. Dans le même temps, l'Europe prépare une augmentation significative de ses capacités de défense. Le Conseil européen estime que la préparation militaire européenne doit être considérablement renforcée d'ici 2030, notamment pour réduire les dépendances stratégiques. La Russie, de son côté, cherche à maintenir sa profondeur stratégique par des partenariats extérieurs. La grande transformation réside donc dans la multiplication des coopérations non occidentales. Le monde ne se divise plus simplement entre deux blocs comme durant la guerre froide. Il se structure autour de réseaux. La Russie peut coopérer avec certains États asiatiques ou moyen-orientaux sans nécessairement constituer une alliance formelle. La Chine peut commercer avec la Russie tout en conservant des relations économiques avec l'Europe. L'Inde peut acheter de l'énergie russe tout en développant ses relations avec Washington. Cette diplomatie à géométrie variable constitue l'un des traits majeurs du nouvel ordre mondial.
EUROPE : PUISSANCE ÉCONOMIQUE, FAIBLESSE STRATÉGIQUE ?
L'Europe possède une puissance économique considérable, mais elle peine encore à convertir cette puissance en autonomie stratégique. La guerre en Ukraine a cependant provoqué un changement historique. L'Union européenne ne peut plus considérer sa sécurité comme un problème exclusivement américain. L'OTAN renforce son flanc oriental et appelle également les Européens à prendre davantage de responsabilités dans leur propre défense. L'Union européenne, de son côté, a mis en place un cadre de soutien financier de 90 milliards d'euros à l'Ukraine pour 2026-2027. Mais l'Europe reste confrontée à une contradiction. Elle veut simultanément préserver son commerce avec la Chine, maintenir le lien transatlantique, soutenir l'Ukraine, réduire sa dépendance énergétique à la Russie, financer sa transition écologique et reconstruire sa défense. Or ces objectifs coûtent cher. L'Europe doit donc choisir entre plusieurs dépendances : dépendance sécuritaire vis-à-vis des États-Unis, dépendance industrielle vis-à-vis de l'Asie, dépendance énergétique vis-à-vis de fournisseurs extérieurs et dépendance technologique dans certains secteurs. La véritable question européenne n'est donc plus : « L'Europe possède-t-elle les moyens d'être une puissance ? » Elle possède ces moyens. La question devient : « Les Européens veulent-ils accepter le coût politique, militaire et budgétaire de la puissance ? »C'est une question existentielle.
MOYEN-ORIENT ET AFRIQUE, ZONES DE TENSIONS
Mais la crise iranienne modifie également les équilibres régionaux. Le réseau d'alliés de Téhéran évolue. Après les revers subis en Syrie et au Liban, l'Iran cherche désormais davantage à s'appuyer sur l'Irak et le Yémen. Cette évolution montre qu'un réseau stratégique peut survivre même lorsque certains de ses principaux relais sont affaiblis. Le Liban constitue à cet égard un test majeur. Washington tente de négocier un mécanisme permettant de vérifier le désarmement du Hezbollah, tandis que les négociations entre Israël et le Liban demeurent fragiles. La région pourrait donc connaître une période paradoxale : baisse de l'intensité d'un conflit, mais multiplication de conflits périphériques. En Afrique, le même phénomène apparaît sous une autre forme. Le Sahel demeure marqué par l'instabilité politique, la progression de groupes armés et la concurrence entre puissances extérieures. Le Mali, le Soudan et la Libye constituent notamment des zones où se superposent conflits internes, rivalités régionales, trafics et compétition pour les ressources. L'Afrique devient ainsi progressivement un théâtre majeur de la compétition mondiale. Pas seulement pour des raisons militaires. Pour ses minerais, ses terres, ses hydrocarbures, ses marchés et ses infrastructures.
LA BATAILLE MONDIALE DES RESSOURCES
C'est probablement le dossier stratégique le plus sous-estimé. Le XXIe siècle ne sera pas seulement une compétition pour le pétrole. Il sera également une compétition pour le cuivre, le lithium, le nickel, le cobalt, le graphite, les terres rares, l'uranium et les métaux indispensables à l'industrie numérique et militaire. L'Agence internationale de l'énergie estime que les minerais critiques se trouvent désormais au cœur des politiques de sécurité énergétique et nationale. Elle souligne également la concentration géographique des chaînes d'approvisionnement et la multiplication des restrictions commerciales. Un chiffre mérite particulièrement l'attention : les investissements dans les minerais critiques ont diminué de 9 % en 2025, tandis que les dépenses consacrées aux métaux destinés aux batteries ont reculé de plus de 20 %. Cette situation crée un paradoxe. La demande stratégique augmente, mais les investissements nécessaires pour sécuriser l'offre ne progressent pas suffisamment. Le cuivre constitue un exemple emblématique. Il devient indispensable aux réseaux électriques, aux véhicules électriques, aux infrastructures numériques, aux centres de données et aux équipements militaires. Celui qui contrôle les mines ne contrôle pourtant pas nécessairement la chaîne de valeur. La véritable bataille concerne le raffinage. C'est précisément pourquoi la dépendance aux capacités industrielles asiatiques représente un risque majeur pour les économies occidentales. Les États-Unis et l'Europe cherchent donc désormais à diversifier leurs fournisseurs. L'Amérique latine pourrait jouer un rôle croissant. La région fournit déjà une part considérable du cuivre et du lithium mondiaux et possède d'importantes réserves d'autres minerais stratégiques. L'Afrique possède également un potentiel considérable. Le problème est désormais clair avec la transition énergétique devenue elle-même une question géopolitique.
CONSÉQUENCES POUR LA FRANCE
La France ne peut plus considérer ces bouleversements comme des événements lointains. Ils touchent directement son économie, sa défense et son autonomie. La première conséquence concerne l'énergie. Une crise prolongée autour d'Ormuz peut provoquer une hausse du pétrole, du gaz et des coûts de transport. Cette inflation énergétique se transmet ensuite à l'industrie, aux transports, à l'agriculture et aux ménages. La deuxième conséquence concerne la défense. La France possède un avantage considérable, celle de dissuasion nucléaire, industrie de défense, capacité diplomatique, forces armées professionnelles et présence mondiale. Mais ces atouts ne suffisent pas à eux seuls. La guerre en Ukraine montre l'importance des volumes de production, des stocks de munitions, des drones, de la guerre électronique et des capacités de défense antiaérienne. La France doit donc accélérer son adaptation industrielle. La troisième conséquence concerne l'Europe. Paris doit pousser ses partenaires à transformer l'idée d'« autonomie stratégique » en capacités concrètes. Il ne suffit plus de parler de souveraineté. Il faut produire davantage, stocker davantage et dépendre moins. La quatrième conséquence concerne la Chine. La France doit conserver des relations économiques avec Pékin tout en protégeant ses secteurs stratégiques. C'est une politique d'équilibre particulièrement difficile. Enfin, la France doit regarder davantage vers l'Afrique. La compétition mondiale qui se développe sur le continent ne disparaîtra pas parce que la France réduit certaines de ses anciennes présences. D'autres puissances occupent rapidement l'espace.
LES RISQUES À SURVEILLER DANS LES PROCHAINS MOIS
Plusieurs risques doivent désormais faire l'objet d'une surveillance constante. Premier risque : une nouvelle crise autour d'Ormuz; Même si un accord est conclu, son application pourrait rester fragile. Une attaque contre un navire, une violation de l'accord ou une nouvelle confrontation militaire pourrait rapidement provoquer une remontée des prix énergétiques. Deuxième risque : l'élargissement du conflit moyen-oriental. L'Iran peut continuer à agir directement ou indirectement à travers ses réseaux régionaux. Israël, les États-Unis et les monarchies du Golfe peuvent également être entraînés dans une spirale de représailles. Troisième risque : Taïwan ! La multiplication des exercices militaires, des contrôles maritimes et des démonstrations de puissance chinoises augmente le risque d'incident. Le danger ne réside pas nécessairement dans une invasion. Il peut commencer par une crise maritime, un blocus partiel, un accident militaire ou une opération de coercition économique. Quatrième risque : l'épuisement occidental. Les États-Unis et l'Europe doivent soutenir plusieurs théâtres stratégiques simultanément. Le risque consiste moins en une défaite militaire immédiate qu'en une érosion progressive des stocks, des budgets, des capacités industrielles et du consentement politique. Cinquième risque : la guerre économique. Les sanctions, droits de douane, restrictions technologiques et contrôles à l'exportation deviennent des instruments permanents. Le commerce mondial se fragmente. Sixième risque : les minerais critiques. Une rupture d'approvisionnement en cuivre, terres rares, graphite ou autres matériaux stratégiques pourrait provoquer des perturbations industrielles comparables à celles provoquées par une crise énergétique. Septième risque : l'extension des conflits africains. L'instabilité au Sahel et dans certaines régions d'Afrique pourrait favoriser la montée des trafics, du terrorisme, des migrations forcées et de nouvelles interventions étrangères.
LES CINQ INFORMATIONS GÉOPOLITIQUES QUE LES DÉCIDEURS DOIVENT RETENIR
1-La maîtrise des routes vaut désormais presque autant que la maîtrise des territoires.
Ormuz, Bab el-Mandeb, Taïwan et les grands corridors commerciaux deviennent des instruments de puissance.
2- La puissance militaire américaine reste considérable, mais elle rencontre les limites de la guerre simultanée.
Washington doit désormais arbitrer entre plusieurs théâtres et plusieurs adversaires.
3- La Chine privilégie la durée, l'industrie et les dépendances économiques.
Sa puissance ne repose pas uniquement sur ses capacités militaires, mais sur son rôle central dans les chaînes de production mondiales.
4- L'Europe entre dans une période de réarmement stratégique.
La guerre en Ukraine l'oblige à transformer sa puissance économique en capacités militaires et industrielles.
5-La prochaine bataille géopolitique sera aussi une bataille pour les ressources.
Pétrole, gaz, cuivre, lithium, terres rares, uranium, données et technologies deviennent des actifs stratégiques.
UN MONDE QUI NE CHERCHE PLUS UN ÉQUILIBRE, MAIS DES LEVIERS
Le nouvel ordre mondial ne ressemble pas à celui de la guerre froide. Il n'existe plus deux camps parfaitement constitués. Il existe une multitude de puissances qui coopèrent sur certains dossiers, s'affrontent sur d'autres et changent parfois de partenaires selon leurs intérêts. La Russie cherche à préserver son statut de puissance militaire. La Chine construit patiemment une puissance industrielle et technologique globale. Les États-Unis tentent de maintenir leur prééminence tout en maîtrisant le coût de leurs engagements. L'Europe cherche encore la formule lui permettant de transformer sa richesse en puissance. Les puissances régionales, de l'Iran à la Turquie en passant par les monarchies du Golfe, exploitent les espaces laissés par les rivalités des grandes puissances. Le véritable changement se situe là. Le monde ne se dirige pas simplement vers une nouvelle guerre froide. Il entre dans une période de compétition permanente. Les armes constituent un instrument. Les sanctions en constituent un autre. Energie, minerais, technologies, infrastructures, câbles sous-marins, routes commerciales, données et chaînes industrielles deviennent autant de champs de bataille. La puissance de demain appartiendra donc moins à celui qui possède le plus grand territoire qu'à celui qui saura contrôler les flux dont les autres ne peuvent se passer. C'est pourquoi la crise d'Ormuz dépasse largement le Moyen-Orient. C'est pourquoi Taïwan dépasse largement la question chinoise. C'est pourquoi l'Ukraine dépasse largement la question russe. Et c'est pourquoi les minerais critiques dépassent largement la question écologique. Le monde entre dans une nouvelle phase : celle de la géopolitique des dépendances. Et dans cette nouvelle partie, la question centrale ne sera plus seulement de savoir qui possède le pouvoir. Elle consistera à déterminer qui peut priver les autres de ce dont ils ont besoin pour continuer à fonctionner.
Guerres, réarmement, énergie et rivalité des puissances redessinent les équilibres internationaux. Le monde change de configuration.


