Repas solitaire, lorsque manger devient un enjeu social

15/09/2026

Par : Corinne Lefort

Manger seul ne signifie pas nécessairement souffrir de solitude. Mais lorsque le repas cesse d'être un moment partagé, il peut progressivement perdre son goût, son rythme et même sa fonction sociale. Personnes âgées, étudiants, personnes séparées ou simplement isolées : derrière une assiette prise à la hâte ou un dîner improvisé se dessine parfois une autre réalité, celle d'une existence désorganisée par l'absence de l'autre. Car se nourrir ne consiste pas seulement à absorber des calories. Le repas raconte aussi notre rapport au temps, aux autres et à nous-mêmes.

Quand la table ne réunit plus personne

Il fut un temps où le repas constituait un rendez-vous presque immuable. On s'asseyait autour d'une table, on parlait de la journée, on commentait l'actualité, on se disputait parfois, on riait souvent. Même le silence possédait une dimension collective. Aujourd'hui, pour une part croissante de la population, la table accueille une seule personne. Le phénomène concerne des générations très différentes. Une personne âgée devenue veuve peut passer du repas familial quotidien à des déjeuners solitaires. Un étudiant vivant loin de sa famille peut manger devant son ordinateur entre deux cours. Une personne séparée peut découvrir brutalement que la disparition du conjoint transforme également les habitudes alimentaires. Quant aux personnes socialement isolées, elles peuvent finir par considérer le repas comme une simple nécessité matérielle, sans préparation véritable ni plaisir particulier. Alors, peu à peu, les repères disparaissent. On mange quand on a faim, parfois très tard, parfois devant un écran, parfois directement dans l'emballage. Le petit déjeuner devient facultatif, le déjeuner expéditif et le dîner réduit à quelques aliments faciles à consommer.

La perte du plaisir avant celle de l'appétit

Le problème ne relève pas uniquement de la nutrition. Il touche également au plaisir. Préparer un plat pour soi peut sembler inutile lorsque personne ne le partagera. Pourquoi sortir une jolie assiette, cuisiner pendant trente minutes ou ouvrir une bouteille lorsqu'aucun regard ne viendra accompagner ce moment ? Cette logique, apparemment anodine, peut conduire à une forme de renoncement quotidien. Chez certaines personnes âgées, la disparition du conjoint constitue ainsi un bouleversement majeur. La cuisine qui servait autrefois à deux devient soudainement disproportionnée. Les quantités changent, les recettes familiales perdent leur raison d'être et les courses elles-mêmes deviennent une corvée. Chez les étudiants ou les jeunes actifs, la solitude alimentaire prend une autre forme : horaires décalés, contraintes financières, repas pris sur le pouce et recours fréquent à des aliments faciles à préparer. Là encore, le problème n'est pas nécessairement l'absence de connaissance nutritionnelle. Il réside souvent dans la disparition d'un cadre. Et lorsque cette situation se prolonge, une mécanique silencieuse peut s'installer. Moins on cuisine, moins on anticipe les repas ; moins on anticipe, plus l'alimentation devient improvisée. La monotonie s'installe, parfois accompagnée d'une diminution de l'appétit. Chez certaines personnes fragiles, cette évolution peut favoriser une alimentation insuffisante, tandis que chez d'autres, l'ennui ou la recherche d'un réconfort immédiat peuvent conduire à une consommation excessive de produits gras ou sucrés.

Après une séparation, la table devient parfois le miroir du vide

La séparation constitue un autre moment de fragilité. Lorsque le couple disparaît, ce ne sont pas seulement les sentiments et les projets qui changent. Toute une architecture quotidienne s'effondre : les courses, les horaires, les repas du soir, les habitudes du week-end. Pour certains, le réfrigérateur devient alors le témoin silencieux d'une nouvelle existence. On achète moins, on cuisine moins et l'on improvise davantage. Le repas, autrefois attendu, devient une parenthèse que l'on cherche parfois à éviter. Cette désorganisation peut également accentuer le sentiment d'isolement. Le soir, lorsque les obligations professionnelles disparaissent, la solitude devient plus visible. L'assiette posée sur la table rappelle alors l'absence de celui ou celle avec qui l'on partageait autrefois ce moment. Le phénomène peut aussi toucher les parents séparés qui voient leurs enfants seulement certains jours. Une semaine, la table déborde de couverts, de discussions et de mouvements ; la semaine suivante, elle paraît soudainement immense. Ces alternances modifient profondément les habitudes et peuvent rendre certains repas particulièrement difficiles à vivre.

Quand manger devient une obligation

Le repas partagé possède une fonction sociale souvent sous-estimée : il structure la journée. Il impose une pause, crée un rendez-vous et oblige, en quelque sorte, à prendre soin de soi et des autres. Lorsque ce cadre disparaît, certaines personnes ne ressentent plus la nécessité de respecter des horaires. On peut déjeuner à quinze heures, dîner à vingt-trois heures ou remplacer un véritable repas par quelques biscuits, un sandwich ou un plat réchauffé. Rien de spectaculaire dans ces comportements pris isolément. Mais leur répétition peut révéler une désorganisation plus profonde. Chez une personne âgée vivant seule, un proche peut parfois repérer cette évolution avant même que celle-ci ne devienne préoccupante : une cuisine moins entretenue, un réfrigérateur presque vide, des repas toujours identiques ou une perte d'intérêt pour les aliments autrefois appréciés. Le repas devient alors un indicateur discret de l'état général d'une personne.

Réinventer le repas comme moment de lien

Faut-il pour autant considérer le repas solitaire comme une fatalité ? Certainement pas. Il existe d'abord une réponse individuelle : retrouver quelques rituels. Prendre le temps de cuisiner, même simplement, dresser une table, varier les aliments, écouter de la musique ou téléphoner à quelqu'un pendant la préparation peuvent redonner au repas une dimension plus agréable. Mais la réponse possède surtout une dimension collective. Les repas partagés entre voisins, les restaurants associatifs, les cantines intergénérationnelles, les initiatives étudiantes ou les repas organisés par certaines collectivités montrent qu'une table peut devenir bien davantage qu'un lieu où l'on mange. Elle peut redevenir un lieu où l'on rencontre. Car le véritable enjeu ne consiste peut-être pas à savoir combien de personnes mangent seules, mais à comprendre ce que cette solitude révèle. Derrière un repas pris dans le silence se cachent parfois un deuil, une séparation, une précarité, un déménagement, un éloignement familial ou simplement une vie sociale qui s'est progressivement rétrécie. Le repas solitaire n'est donc pas nécessairement le problème. Le problème commence lorsque la solitude finit par retirer au repas son sens, son plaisir et ses repères. Et si, finalement, réapprendre à manger ensemble constituait l'une des façons les plus simples de réapprendre à vivre ensemble ?

Le sélénium fait partie de ces micronutriments dont l'organisme a besoin en très petite quantité, mais dont le rôle biologique apparaît considérable. Il participe notamment au fonctionnement normal de la thyroïde et du système immunitaire ainsi qu'à la protection des cellules contre le stress oxydatif.
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